Élora

Élora

explosion

La fin du monde venait d’avoir lieu. Cela, Elo­ra en avait bien con­science. Tout autour d’elle était noir, glacé. Pas d’étoiles dans le ciel, rien.

Le noir.

Elo­ra n’avait pas froid.

Elle sen­tait le sol sous ses pieds, l’air givré pénétr­er son nez, sa gorge et ses poumons sans qu’il ne lui en résulte aucune gêne ni aucune douleur.

La fin du monde venait d’avoir lieu, mais pas celle d’Elora. C’était à ni rien com­pren­dre, absol­u­ment rien.

Le chat du voisin, tou­jours à se frot­ter partout, tou­jours chez elle, s’était pré­cip­ité sous un meu­ble, comme pris d’une ter­reur subite et incon­nue. Elo­ra l’avait vu fil­er, inter­dite, puis un long miaule­ment plain­tif comme s’il fai­sait face à un dan­ger qu’il ne pou­vait éviter.

Alors il y eu un éclat de lumière aveuglant, venu de l’horizon et un souf­fle puis­sant, vibrant, avait par­cou­ru le monde. Le noir vint, glacé. Elo­ra était restée là, immo­bile, le souf­fle ne l’avait pas emportée.

La fin du monde venait d’avoir lieu. Cela, Elo­ra en avait bien con­science. Le silence était tout aus­si vio­lent que le noir.

D’où étaient venus la lumière et le vent her­culéen ? Elle l’ignorait. Pourquoi cette con­vic­tion de la Fin ? Elle l’ignorait. Pourquoi ne ressen­tait-elle rien, du froid, de la peur ou de tout autre chose ? Elle l’ignorait.

Dans son apparte­ment, elle avança à tâtons. Elle s’attendait à trou­ver des débris partout. Mais il n’y en eu aucun. Ni meu­ble ren­ver­sé ou cassé, ni bris de verre.

Elle se dirigea vers l’interrupteur qu’elle savait le plus proche. Après dix pas de trop dans la bonne direc­tion, elle dut se résoudre à la per­spec­tive que le mur n’était plus là. Elle songea alors à la boîte d’allumettes dans la cui­sine et s’y dirigea. Ses yeux ne voy­aient rien. Cepen­dant elle était chez elle et con­nais­sait l’emplacement de tout par cœur. Elle arri­va là où devait nor­male­ment se situer la cui­sine. Quoique là-encore les murs eussent dis­paru, cer­tains meubles étaient tou­jours en place. Pourquoi ? Elle l’ignorait.

Elle cher­cha la boîte, la trou­va. Elle était à moitié pleine. Les allumettes, une à une furent craquées jusqu’à ce qu’il n’en reste que cinq. Aucune cepen­dant ne pro­duisit la moin­dre étin­celle ni le moin­dre son.

La fin du monde venait d’avoir lieu et le feu n’existait plus. S’il en avait été autrement, les étoiles dans le ciel ne brilleraient-elles pas ?

Elo­ra ne sut que faire. Elle mit la boîte dans sa poche, soupi­ra puis fer­ma les yeux.
Elle ne les rou­vrit pas. Elle attendait. Quoi ? Elle l’ignorait. Que la mort la prenne, que la rafale, s’apercevant qu’elle avait oublié quelqu’un fasse demi-tour et l’emporte, que la lumière revi­enne, que le réveil son­na. Tout évène­ment, elle l’eut accueil­li. Elle attendait. Rien ne vint. Ni réveil, elle était déjà réveil­lée, ni lumière, elle l’aurait vu à tra­vers ses paupières. Rien.

Elle était en vie, réveil­lée et rou­vrit donc les yeux. Elle enten­dit son cœur bat­tre, le sang couler dans cha­cune de ses veines, comme si elle fai­sait par­tie du monde et que c’étaient-là des bruits comme les autres. Mais le monde avait pris fin.

Le monde avait pris fin mais pas elle. Elle était donc dev­enue le monde, le seul qui exista encore. À ce titre elle était con­sciente d’elle-même. D’où venaient alors le froid qui la péné­trait à chaque res­pi­ra­tion, le sol sous ses pieds ou les allumettes ? Elle l’ignorait.

Le monde avait pris fin. Et main­tenant Elo­ra était le monde. Cela c’est ce qu’elle venait de comprendre.

Expéri­men­tait-elle la mort ? L’idée ne lui vint pas. Elle res­pi­rait, elle vivait. Qu’étaient dev­enues les mil­liards de mil­liards d’autres exis­tences qui avaient peu­plé le monde ? Elle l’ignorait.

Une légère brise la tra­ver­sa et l’ébranla plus que le souf­fle de la Fin. Elle entre­prit alors, mal­gré l’obscurité absolue de quit­ter l’immeuble. Elle était au qua­trième étage. Du bout des pieds, elle cher­cha la lim­ite du sol. Enfin, elle s’agenouilla, fure­ta avec les bras pour repér­er les march­es. Celles-ci n’avaient pas dis­paru et elle parvint à les trou­ver. Com­bi­en de temps cela lui avait-il pris ? Puisqu’il n’y avait plus de monde, il n’y avait plus de temps.

Elle descen­dit et erra dans la ville déserte, bras en avant pour éviter les obsta­cles. Le vent her­culéen n’avait pas tout emporté. Là où quelque chose avait été, s’il n’y était plus, il n’y avait rien, Elo­ra ne décou­vrait jamais de débris ou de ruine.

Telle avenue était à présent de terre battue, à l’emplacement de tel immeu­ble ou de tel mon­u­ment se trou­vait le néant quand celui d’à côté était encore là, soit presque com­plet, soit qu’un mur ou deux seule­ment se dres­saient encore.

Elo­ra avançait, se guidant tou­jours de ses mains, faisant chaque fois le tour de ce qui se présen­tait à elle pour en con­naître le nou­veau périmètre, la nou­velle taille  et ten­ter de se repér­er. Elle pour­suiv­it ain­si son explo­ration, sans faim, sans froid, sans peur, puis s’arrêta. Quoiqu’il n’y eu plus de temps, il lui sem­blait que cela fai­sait une éter­nité que le monde s’était achevé. Elle s’assit donc et pour la pre­mière fois depuis la Fin, elle ten­ta de réfléchir pleine­ment à la sit­u­a­tion. Jusqu’ici elle n’était allée que de con­stat en attente, d’un évène­ment, de quelque chose, comme si elle n’avait pas vrai­ment rou­vert les yeux depuis la dernière fois. Pou­vaient-ils être encore fer­més ? Le noir absolu qui l’enveloppait l’induisait-il en erreur ?

Machi­nale­ment, elle por­ta le doigt à un œil bien qu’elle le sen­tit ouvert. Sous la pulpe de l’index, elle trou­va sa cornée. La touch­er lui fit mal. C’était là sa pre­mière douleur postérieure au souf­fle qui avait bal­ayé la Terre. Elle le réal­isa et recom­mença deux fois. Non par masochisme, mais par besoin de recueil­lir une sen­sa­tion qui ne se limi­ta pas à la sim­ple per­cep­tion de son envi­ron­nement immédiat.
Ce besoin irré­press­ible lui fit pren­dre con­science de la soli­tude qui pesait sur elle.
Elle ne ressen­tait pas l’envie de par­ler, mais l’absence de tout autre être vivant lui devint soudain intolérable.

Dans le noir infi­ni, elle dis­tin­gua alors une lueur. Faible, d’abord vac­il­lante, de la taille d’un insecte à quelques cen­taines de mètres devant elle. Rapi­de­ment, tout redevint ténèbres. Mais face à l’obscurité, Elo­ra s’acharna.

Elle se dirigea vers l’endroit d’où était venue la lumière. Arrivée suff­isam­ment près du lieu pré­sumé, elle deman­da si quelqu’un était là. Les pre­miers mots qu’elle prononça depuis que le monde avait pris fin. À sa ques­tion ne répon­dit que le silence. Elle s’agenouilla et cher­cha à tâtons ce qui aurait pu être à l’origine de cette vision. Elle finit par trou­ver un vieux tronc d’arbre mort allongé sur le sol. Du moins lui sem­blait-il que s’en était un. Pou­vait-il être la cause de ce qu’elle avait aperçu ?

Elo­ra sor­tit les allumettes de sa poche et en craqua une. Une étin­celle se fit qui ne dura pas. Elle cher­cha des brindilles, n’importe quoi qui aurait pu pren­dre feu, mais ne décela rien.

Rien de vivant ne sub­sis­tait, pas même des brindilles, elle le savait. Le souf­fle avait emporté toutes les exis­tences sauf la sienne. Elle résolu de par­tir dans ce qui restait de la ville à la recherche de jour­naux, de papi­er, de tout ce qui brûla. Elle retrou­va les bâti­ments presque intacts dont elle avait fait le tour sans entr­er dedans. Cette fois, elle s’y intro­duisit, explo­ra, fouil­la, inspec­ta, retour­na le moin­dre objet. N’importe quel inflam­ma­ble, elle devait le découvrir.
Enfin, dans le tiroir d’un bureau resté là, comme aban­don­né, elle sen­tit sous ses doigts des feuilles de papi­er. Elle les prit, repar­tit là où elle avait trou­vé le tronc d’arbre, chif­fon­na les feuilles et craqua une nou­velle allumette. Une étin­celle se fit puis une légère flamme. Vive­ment elle en approcha le papier.

L’obscurité fut brisée.

Le feu était là.

Elle ten­ta d’allumer le tronc, mais en vain. La flamme, quoique se fut sans doute la plus belle chose qu’Elora n’avait jamais vue était trop petite pour un tel morceau de bois. Elle con­tem­pla la source de lumière dansante. Devant cette presque vie, Elo­ra se sen­tit moins seule. À portée de lumière, elle ne dis­cer­nait rien, le sol était nu. Seul se dessi­nait le flanc du vieil arbre couché.
Le papi­er, entière­ment con­sumé s’éteignit. Le noir redevint total.

Elle prit sa tête dans ses mains. Elle hési­tait à utilis­er une nou­velle allumette. Elle devait se faire à l’ombre uni­verselle qui la péné­trait. Cepen­dant, main­tenant qu’elle avait goûté au feu, elle com­mençait à ressen­tir la mor­sure du froid. C’était la deux­ième douleur qu’elle éprou­vait depuis la Fin. Mais ce froid était dan­gereux. Elle était le monde et puisqu’elle était le monde, si ce froid la tuait, le monde mour­rait. De tous les immeubles encore là qu’elle avait effleuré, aucun ne pos­sé­dait plus de vit­re. Rien n’était com­plète­ment clos. Dans ce dédale sans logique que le souf­fle avait lais­sé der­rière lui, Elo­ra pou­vait aller et venir à sa guise, le froid aussi.

La seule solu­tion était d’entasser les couch­es de vête­ments. Il lui fal­lait repar­tir en quête. Ce qu’elle fit. Dans un des édi­fices vis­ités, elle trou­va une tringle dans une armoire. Elle la décrocha et s’en servit comme canne blanche. Dans un autre, elle trou­va une cou­ver­ture. Elle s’enveloppa dedans et reprit ses recherch­es. C’est alors que dans le loin­tain, une hor­loge son­na. Elle leva la tête. Elle sor­tit aus­si pré­cipi­ta­m­ment qu’elle le pu. Elle ne vit rien. Le bruit avait cessé. Il s’était arrêté bien avant qu’elle n’arrive dehors. Quand elle y fut, elle soupi­ra et leva les yeux. Une étoile, seule tache de couleur qui perçait le noir uni­versel, scintillait.

Elo­ra était le monde. Quand elle avait allumé cette flamme, elle avait réchauf­fé le temps. Et le temps avait repris. Se faisant, il avait ren­du à nou­veau pos­si­ble les réac­tions en chaîne qui font la vie des astres de lumière.

Mais Elo­ra ne pou­vait davan­tage prof­iter de ce scin­tille­ment. Il lui fal­lait repar­tir à la recherche de tout ce qui aurait pu lui tenir chaud. Au fil des heures, tan­dis qu’elle trou­vait là des chaus­settes, là un pull, point après point, le ciel se mouchetait. Pour­tant, la lumière ne reve­nait pas, le soleil, comme le reste du monde, n’était plus.

Chaque fois qu’Elora décou­vrait de quoi brûler, elle le ramas­sait. Lorsqu’elle en avait suff­isam­ment, elle emme­nait l’ensemble au tronc d’arbre. Elle voulait que la prochaine allumette donne un brasi­er. En atten­dant, elle con­tin­u­ait à tout fouiller en quête de vête­ments d’hiver. La cou­ver­ture la gênait, mais le froid glacial était si ter­ri­ble à sup­port­er qu’elle ne pou­vait s’en défaire. Elle avait fini par trou­ver un man­teau de print­emps, mais rien d’assez épais. Bien que rares, les objets inflam­ma­bles étaient plus faciles à trou­ver que les vête­ments. De sorte qu’enfin, il y eu de quoi faire un grand feu. Comme elle était tou­jours à fureter avec la cou­ver­ture sur la tête, elle était tou­jours cour­bée ou age­nouil­lée. Quand elle se remit debout, dans cette mai­son sans char­p­ente et à la moitié des murs dis­parus, elle vit la voûte céleste qui bril­lait des milles feux qui s’y étaient allumés.

Dans cet univers de ténèbres où l’arrière ressem­blait à l’avant, à la gauche et à la droite, les étoiles dessi­naient une dimen­sion, elles déter­mi­naient le dessus. Comme un toit posé sur le monde.

Elle se dirigea vers le tronc d’arbre. Lorsque la flamme minus­cule se fit au bout du bâton­net et qu’Elora la por­ta à un papi­er, la lumière soudaine l’aveugla. Elle était restée si longtemps dans l’obscurité que ses yeux ne savaient plus voir. Elle tour­na le dos au brasi­er pour s’accoutumer plus aisé­ment. Les com­bustibles étaient divers et var­iés ce qui per­mit à la presque vie de durer.
À prox­im­ité du feu, Elo­ra se réchauf­fait enfin. De fines brais­es incan­des­centes, plus légères que l’air vire­voltaient autour du foy­er avant de s’envoler. Elles s’élevaient, tou­jours plus haut pour pren­dre racine dans le ciel et s’y entremêler peu à peu. Au fur et à mesure que leur nom­bre crois­sait et que l’assemblage gag­nait en con­sis­tance, une clarté nou­velle envelop­pait le monde.
Elo­ra com­prit alors que c’était d’elle que tout cela provenait.

Le monde avait pris fin et Elo­ra était dev­enue le monde. Aus­si, quand elle soupi­ra en fer­mant les yeux, elle avait fait naître la brise qui quelques instants plus tard l’avait tra­ver­sée. Lorsqu’elle s’était sen­tie si seule, une lueur, comme la sig­na­ture d’une autre présence était apparue. Elle en avait fait du feu, cette presque vie, qui avait per­mis le temps et les étoiles. En allumant ce brasi­er, elle avait, sans le savoir, ren­du pos­si­ble la for­ma­tion d’un nou­veau soleil qui illu­mi­nait le monde. Tan­dis qu’elle se fai­sait cette réflex­ion, la fumée s’élevait et propageait sa généreuse chaleur sur toute chose.

Désor­mais, elle voy­ait. L’immensité vide n’était brisée que par les sil­hou­ettes gris­es des bâti­ments amoin­dris de la ville. Au-delà, ne sub­sis­tait rien.

Le monde n’était plus obscu­rité, il n’était plus gelé et elle com­mençait à sen­tir le besoin de laiss­er tomber la cou­ver­ture, le man­teau et le pull.

Lorsqu’il fit com­plète­ment jour, elle se leva et, lais­sant là sa canne blanche, elle par­tit en explo­ration. La tem­péra­ture était douce, la lumière s’était faite, mais partout où elle posait les yeux, il n’y avait que vide. Dans le noir, sous ses doigts, il lui sem­blait par­fois recon­naître cer­tains bâti­ments. À présent, elle ne recon­nais­sait plus rien. Reprenant sa marche dans la ville, elle réal­i­sait que plus des trois quarts de ce qui avait été avant la Fin n’existait plus.

Plus aucune enseigne ni aucun poteau de quelque nature que ce soit.  Dans les rues désertes, les édi­fices qu’elle explo­rait, les mag­a­sins, rien qui ne fai­sait appel à l’électricité. Tout avait était bal­ayé par le souf­fle. De même, son regard lui con­fir­mait que le verre n’existait plus. Cer­tains immeubles ne pos­sé­daient plus qu’un mur et le planch­er de l’étage attenant.
Pas un arbre, pas un brin d’herbe ne s’offrait à sa vue, pas un chant d’oiseau à son oreille. La soli­tude la reprit douloureusement.

Elle appelait, aus­si fort qu’elle pou­vait à tra­vers l’horizon sans fin, allait à divers endroits et appelait encore. Tou­jours il n’y avait que le silence. Pas un bruit, pas un son, pas âme qui vive à part elle-même.

Il lui vint l’idée de creuser le sol pour savoir si des ani­maux ou des graines y avaient survécu. Elle s’agenouilla, grat­ta, exca­va, fouil­la à main nues, mais ne trou­va rien. Elle fit plusieurs trous, mais le résul­tat était tou­jours le même.

Dans ce nou­veau monde en train de naître, la vie n’était pas encore apparue.

Elo­ra restait seule.

Elo­ra était seule. Com­plète­ment seule.

Si elle était l’origine de toute chose, com­ment devait-elle s’y pren­dre pour faire appa­raître la vie ? Cette ques­tion, à présent, la tarau­dait. Le tronc d’arbre à par­tir duquel elle avait fait un brasi­er fut un être vivant autre­fois. Sans doute mort et tombé avant la Fin, mais il l’avait été. De même que les brindilles de bois com­posant les allumettes et les autres objets en bois qu’elle avait pu trou­ver. C’était donc que des restes de ces vies éteintes avaient pu per­dur­er. Elle repar­tit dans les bâti­ments à la recherche de légumes ou de tuber­cules. Elle ne trou­va rien. Tôt ou tard pour­tant elle aurait faim et il lui faudrait manger.

Elle résolu de s’éloigner une bonne fois pour toute de la ville. Elle sen­tait que la suite ne s’y ferait pas. Elle retour­na auprès du tronc d’arbre encore fumant, mit les vête­ments qu’elle s’était ôtés dans la cou­ver­ture, en fit un bal­lu­chon et par­ti. Sa marche dura de nom­breuses heures. Elle s’attendait à ce que la lumière décline, que la nuit tombe mais le jour demeu­rait, imper­turbable, comme avait demeuré l’obscurité avant lui. N’y aurait-il plus jamais de nuit ? Elle l’ignorait.

Cepen­dant, alors qu’elle pour­suiv­ait son chemin, la fatigue com­mença à la gag­n­er. Elo­ra n’avait pas dor­mi et n’en avait pas ressen­ti le besoin depuis que le monde avait pris fin. Elle ne s’était pas reposée, tout juste c’était elle assise, quelques fois, pour réfléchir et puis devant le feu pour se réchauf­fer. Con­statant que la lumière se fai­sait, elle était restée là, atten­dant la douce et légère clarté de l’aurore. Elle avait alors repris et ne c’était plus posée.

Main­tenant, elle sen­tait le poids de la Fin s’abattre sur elle. Las­si­tude et épuise­ment la gag­naient. Chaque pas était lourd, haras­sant. Elle con­tin­u­ait pour­tant d’avancer, comme poussée vers une des­ti­na­tion incon­nue. Elle mar­chait sans but, sans savoir pourquoi.

Dans les moments qui suivirent le vent her­culéen, ses pre­mières réac­tions avaient été machi­nales. Elle avait agi sans réflex­ion, sans con­science. Peu à peu, sa pleine lucid­ité était rev­enue. Cette fois, c’était la fatigue qui lui ôtait sa pen­sée. Tel un auto­mate elle allait droit devant. Après encore une dizaine d’heures de marche, à bout de force, elle aperçut les restes d’une mai­son et s’y dirigea. Trois murs étaient encore là. Il n’y avait plus de toit, le sol était de terre. Dans un coin, elle se coucha, défit la cou­ver­ture, s’enveloppa dedans et s’endormit.

Lorsqu’elle rou­vrit les yeux, la tem­péra­ture était fraîche et il fai­sait nuit. D’abord, elle ne sut pas si la fin du monde avait bien eu lieu. Avait-elle vécu un rêve ? Puis la con­vic­tion lui revint. À mesure que son esprit s’éveillait com­plète­ment, l’aube appa­rais­sait et l’atmosphère, peu à peu se réchauffait.

Elle était le monde et quand enfin elle avait cédé au som­meil, la nuit s’était faite. Quand elle s’était réveil­lée, le jour en avait fait autant.

Elle se leva, sor­tit de la mai­son et par­cou­rut la terre du regard jusqu’à l’horizon. Au moment où elle était arrivée, l’épuisement l’avait décon­nec­tée de toute chose et elle ne fai­sait plus atten­tion à ce qui l’entourait. Elle était à présent reposée et alerte et con­tem­plait le monde qui se créait autour d’elle et par elle. Presque tout était désert. Pas de bar­rière, pas d’arbre, pas d’herbe, pas de route, pas même de relief. Elle était en plaine. Cepen­dant, elle réal­i­sait que des collines et des riv­ières auraient dû appa­raître à sa vue depuis longtemps quelle que fut la direc­tion prise. Le souf­fle de la Fin avait-il aus­si emporté les fleuves et les montagnes ?

Il est vrai qu’elle n’avait vu aucune goutte d’eau ni aucun nuage dans le ciel qui mon­tra qu’il y eu encore de l’eau. Si le soleil et le temps n’avaient pas résisté à la Fin, était-ce étonnant ?

Elo­ra ne com­pre­nait tou­jours pas pourquoi cer­taines choses étaient demeurées et d’autres non. Pourquoi avait-elle survécu. Y avait-il seule­ment une rai­son autre que le pur hasard ? Au fur et à mesure de sa réflex­ion, il lui appa­rais­sait de plus en plus évi­dent que tout cela avait été pure­ment aléa­toire. De même, il appa­rais­sait de plus en plus évi­dent à sa vue que tout relief naturel avait dis­paru. Elle refit un balu­chon avec la cou­ver­ture et ses autres affaires et se remit en route. Elle avait décidé de marcher jusqu’à trou­ver une solu­tion ou plutôt une réponse à l’absence de vie, d’eau, de montagnes.

Le qua­trième jour, la tem­péra­ture mon­ta et marcher sans aucune forme d’ombre fut épuisant. Elle se résolu à chercher un abri pour la journée, un bâti­ment dont il resterait le toit ou ce qu’elle trou­verait. N’en ren­con­trant pas, elle fit une pause en plein soleil. Elle s’agenouilla pour souf­fler un peu, penchée sur le sol. De gross­es gouttes de sueur per­lèrent sur son front, tombèrent et s’évanouirent dans la terre. Après quelques instants, le soleil, trop ardent la força à repar­tir. Quelques heures après, la chaleur dimin­ua. Le soir tombait. Suite à quoi, de la sueur qui s’était éva­porée toute la journée du corps d’Elora, des nuages se for­mèrent. De celle qui était tombée, des riv­ières naquirent.

La pluie vint.

Elo­ra, pour étanch­er sa soif qu’elle sen­tait enfin dansa sous la pluie tête vers le ciel, bouche ouverte. Ses émo­tions passées, épuisée, elle aurait voulu dormir là, mais l’averse qui s’était trans­for­mée en déluge l’en empêchait. Soudain, il y eu un grand trem­ble­ment. L’eau qui avait pénétré le sol l’avait éveil­lé comme le temps avait éveil­lé les étoiles. À présent, il se mod­e­lait. Des blocs se soule­vaient, des endroits s’effondraient. Tout trem­blait dans un fra­cas immense.

Elle perdit l’équilibre et tom­ba. Blessée aux mains, aux genoux et à la tête, elle perdit connaissance.

Quand elle revint à elle, il ne pleu­vait plus, il fai­sait bon, il fai­sait jour et le monde avait cessé de trem­bler. Ses blessures, quoique légères, saig­naient encore.  Mais le silence n’était pas revenu. Un bruit fam­i­li­er l’intriguait. Elle se releva.

Devant elle, s’étendait à perte de vue un océan.

Der­rière elle, un fleuve qui descendait de mon­tagnes loin­taines s’y jetait.

Les vagues venaient se fra­cass­er sur le sable jaune. Les embruns et quelques nuages blancs dans le ciel appor­taient une fraîcheur agréable. Elle se dirigea vers le fleuve pour laver ses plaies et s’abreuver. Lorsque, pour boire, elle prit de l’eau dans ses mains jointes, du mariage de l’eau et de son sang naquit un alevin. Elle le regar­da un instant, stupé­faite, puis le libéra. Du sang qui s’était dif­fusé dans le delta au moment où elle s’y était soignée, apparurent d’autres vies. Les jeunes pois­sons four­mil­laient. Cer­tains restaient là, d’autres nageaient vers la mer. Bien­tôt ils la peu­pleraient par milliers.

Après ces jours de marche inter­minable et sans but, elle résolu de pass­er la journée au bord de l’eau à se repos­er. Tan­tôt elle allait ren­dre vis­ite à l’océan, tan­tôt elle allait se baign­er dans le fleuve. Quand revint le soir, là où Elo­ra avait repris con­nais­sance et où son sang avait coulé, un arbre avait poussé. Elle se coucha à son pied et s’endormit.

Au matin, tout autour de l’arbre et jusqu’à l’eau, une prairie était apparue. Plus loin vers les mon­tagnes, une forêt immense avait pris vie. Mais Elo­ra se sen­tait tou­jours seule. Com­ment l’arbre et les fleurs se repro­duiraient-ils sans butineurs ? Com­ment sup­port­erait-elle cette soli­tude extrême sans un autre être humain, un chien ou un chat ou tout autre ani­mal qui lui aurait apporté récon­fort et affection?

Elle prit la direc­tion des mon­tagnes en longeant le fleuve. Dans la forêt, nais­sant de la corolle bleue d’une fleur, elle vit un bour­don. Arrivée là où le long cours n’était qu’un tor­rent de mon­tagne, elle se posa sur une rive et vit, entre des rochers, deux yeux qui la regar­daient. Elle appela douce­ment, ten­dit la main et un renard au pelage roux mag­nifique et à la queue blanche en panache se mon­tra. Ses iris d’or trahis­saient son hési­ta­tion. Il vint sobre­ment lui léch­er la main.

Elle se sen­tit revivre.

De joie, Elo­ra pleura.

Une brise pas­sa et empor­ta Elora.

Arti­cle pub­lié pour la pre­mière fois sur Overblog le 01 octo­bre 2016.

Lettre à Victor Hugo

Jurançon, le 26 août 2018

À l’attention de Mon­sieur Vic­tor Hugo

Mon­sieur Hugo,

    Sans doute serez-vous sur­pris de recevoir ma let­tre. J’ai ressen­ti le besoin de vous écrire pour vous dire toute mon admi­ra­tion aux com­bats que vous avez mené, défendu, à la façon dont vous avez vécu. J’ai tant de choses à vous dire, de ques­tions à vous pos­er. Ce n’est pas tous les jours que j’écris à une des plus belles âmes qui ait porté son regard sur le monde, l’ait cri­tiqué avec tant de justesse…

    Dans votre tombeau, ne vous retournez-vous pas de voir l’humanité courir à son glas ? Vous qui avez prêché tout avant l’heure, con­tre la coloni­sa­tion, la peine de mort, la cor­ri­da ou bien encore la vivi­sec­tion. En votre dernier souf­fle, êtes-vous par­ti sere­in ? Plein d’espoir pour l’aube qui s’annonçait vide de vous, mais encom­brée du reste ?

    Que diriez-vous de voir votre Gavroche, que cha­cun espérait mor­tel et mort, que diriez-vous de le voir tel un sin­istre phénix, renaître pour mieux rejouer chaque jour ses derniers jours de con­damné, encore et encore, tou­jours abat­tu à la manière sournoise de cette société schiz­o­phrène qui frappe en même temps qu’elle crie au scan­dale et à la pitié !

    Et votre Fan­tine, elle aus­si tou­jours vivante plus de cent ans après !

    Que diriez-vous de voir que cent trente-trois ans après votre décès, vos luttes, vos espoirs ont si peu avancé ! N’ajouteriez-vous pas un petit pré­fixe dérisoire devant le mot espoir ?

    Réveillez-vous ! Réveillez-vous ! Réveillez-nous !

Venez nous appren­dre, nous redire, que la con­science n’est pas une his­toire à brader !

    Que diriez-vous à met­tre les pieds dans notre siè­cle qui en a plus d’un « d’avance » sur le vôtre ? À voir qu’on tor­ture encore dans les arènes des tau­reaux ! Com­bi­en de con­sciences y passent à chaque fois ? Six ? Mille ? Quand la foule vam­pire s’exalte des flots de sang, des cris de douleur, la con­science de toutes ces créa­tures humaines n’est-elle pas tor­turée aus­si bien que celle des tau­reaux ? M’objecterez-vous que ces créa­tures-là sont peut-être les seules à être dépourvues de ce quelque chose en plus à la matière, de cette étin­celle mys­tique qui naît dans les entrelacs de nos neu­rones, la conscience ?

    Et les scalpels qui toutes les six sec­on­des pren­nent une vie dans les con­fins d’un lab­o­ra­toire, les aviez-vous imag­inés per­dur­er plus de cent ans encore ?

    Quand je vois ces chimères humaines qui pren­nent les Gavroche, les tau­reaux et tous les autres, non, ne vous réveillez pas ! Vous en pleureriez !

    Lais­sez-nous ! C’est le repos du guer­ri­er ! Celui qui com­bat sans jamais faire ton­ner le feu, sans jamais vers­er de sang, celui qui com­bat avec pour seules armes la grandeur et la dig­nité de la vie et sa volon­té à les faire tri­om­pher, celui-là est le plus grand des guer­ri­ers, le seul qui mérite grâce à mes yeux.

    Saviez-vous que cer­tains peu­ples pre­miers pensent que quand on admire une qual­ité chez un autre être vivant, humain ou non humain, il faut manger la par­tie de son corps respon­s­able de cette qual­ité afin de se l’approprier ? À votre mort, il aurait fal­lu, à chaque mem­bre de l’humanité, don­ner à manger un bout de votre cœur, un bout de votre cerveau. Et s’il n’y en avait pas eu assez, on aurait tou­jours pu en don­ner qu’aux Français, cela aurait déjà été beau­coup ! Tant de choses dif­férentes si cha­cun de nous avait porté un peu de Vic­tor Hugo en lui ! Par­don­nez-moi, Grand Sage, Grande Âme, de vouloir ain­si vous dévor­er le cœur ! C’est que je crois, sans être portée sur ce genre de nour­ri­t­ure, que l’humanité ne s’en porterait que mieux. Quant à moi, en tant qu’écrivaine, je n’ai pas la pré­ten­tion de vous arriv­er au nom­bril, en tant que poétesse, je n’ai pas la pré­ten­tion de vous arriv­er à la cheville, mais s’il se pou­vait, un peu, que de ma plume, je vous cha­touille l’orteil, que je le sente frémir à mes mots… Cela me ravi­rait pour mille ans !

    Grand Vic­tor Hugo, Grand poète dis­paru, Grande Âme, que pensez-vous de votre au-delà auquel je ne crois pas, devant cette human­ité qui court à son glas ? J’attends avec impa­tience ce glas autant qu’il me fait frémir. Frémir car humaine je suis et donc, avec les autres, dans les charniers je serai ; impa­tience car humaine je suis et que j’ai fini par acquérir la douloureuse cer­ti­tude que c’est à ce prix seul que le reste du monde vivant, enfin, aura la paix.

    Très cher Vic­tor Hugo, vos idées, vos idéaux, vos com­bats, four­mil­lent en moi, réson­nent dans mes cel­lules, vifs, son­nent dans mes oreilles, à me sen­tir à tra­vers cent trente-trois ans, de zèbre à zèbre, plus proche de vous qu’avec mon pro­pre frère, mon pro­pre père.

    Très cher Vic­tor Hugo, exilé de l’humanité, reposez-vous, surtout ne rou­vrez pas les yeux, les images qui viendraient heurter vos pupilles vous feraient mal, ne libérez pas vos tym­pa­ns de la caisse qui vous enferme et vous pro­tège des bruits extérieurs, ils vous assour­di­raient. Pour ma part, je vous remer­cie du fond du cœur, du fond de mon âme, d’avoir existé, d’avoir vécu, d’avoir crié.

    Ami­tié sincère,

Mar­jo­laine Pauchet

Photo de Victor Hugo

 

Arti­cle pub­lié pour la pre­mière fois sur Overblog le 26 août 2018.

 

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Un petit poisson, un petit oiseau

Les par­ents de Plume lui ont appris à pêch­er. Posé sur sa branche, au-dessus du cours d’eau, il guette les pois­sons. Quand il en voit un, à toute allure il plonge, l’at­trape dans son bec et remonte vite à l’aide de ses ailes.

Martin pêcheur sur sa branche

Ce jour-là, Plume plonge, attrape son pois­son et en un éclair en voit un autre, c’est le coup de foudre !

Les rayons du soleil se reflè­tent sur les écailles de Bulle, l’illuminent.

Plume le petit oiseau et Bulle le petit pois­son sont beaux l’un pour l’autre. Ils s’ai­ment d’un amour tendre.

Bulle à la sur­face de l’eau regarde Plume sur sa branche. Plume attrape Bulle avec douceur, le pose sur la branche. Bulle ne peut plus respir­er, se débat, glisse, retombe dans l’eau.

Plume plonge, reste autant qu’il peut près de son aimé.  À son tour de ne plus respir­er, il remonte et à nou­veau regarde Bulle depuis sa branche.

Dans les yeux l’un de l’autre, ils soupirent.

Un autre oiseau a aperçu Bulle, à toute vitesse il plonge pour l’avaler. Bulle se réfugie au fond du cours d’eau, der­rière une grosse pierre. Là, il ren­con­tre Broch’, un vieux et gros pois­son qui le ras­sure et lui dit :

« Tu sais, si tu veux vivre avec ton oiseau, descends la riv­ière, loin, loin, près de l’embouchure. Tu trou­veras des arbres avec les pieds dans l’eau. »

Alors Bulle et Plume descen­dent la riv­ière, passent les méan­dres, les rapi­des, les bar­rages et les cas­cades, échap­pent aux pré­da­teurs, aux chas­seurs et aux pêcheurs. Ils vont loin, loin, près de l’embouchure pour être à deux, tous les deux.

Enfin, ils trou­vent ce dont Broch’ leur avait par­lé, des arbres avec des racines qui sor­tent de terre et s’en­fon­cent dans l’eau.

Plume se pose sur la racine, les pattes dans l’eau. Près de lui vient Bulle. De sa nageoire, il lui effleure la patte.

Là, un petit pois­son, un petit oiseau s’ai­ment d’amour tendre.

Et de leur amour nais­sent plein de petits pois­sons volants.

 

Copy­right — Mar­jo­laine Pauchet

Arti­cle pub­lié pour la pre­mière fois sur Overblog le 20 novem­bre 2017.

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