Construire de vrais personnages animaux dans une fiction

Bonjour à tous et à toutes. Dans les fictions, nouvelles, textes courts, romans, etc. les animaux sont souvent des faire-valoir pour les personnages humains. Ils sont peu fouillés, peu, voire pas travaillés. C’est qu’en faire de vrais personnages est une affaire complexe, mais pourtant pas impossible…

Dessin d'agneau humanisé

La première solution, la plus employée et de loin pour construire un vrai personnage animal qui ait un rôle important dans l’histoire, c’est de l’humaniser. Le lecteur ou le cinéphile, s’il s’agit de films aura plus de faciliter à se connecter au personnage si celui-ci lui ressemble et donc, s’il est humain.

Prenons l’exemple du petit agneau ci-dessus :

  • Il fait un large sourire,
  • Ses yeux sont très humains,
  • Il a des cils et des sourcils,
  • Son visage est glabre

Et je suis prête à parier que si son créateur l’animait, il parlerait.

Comme c’est le cas ici, c’est principalement le visage de l’animal qui est humanisé : les yeux, la bouche. Lui donner la parole est quasi systématique. C’est un ressort sans faille.

Lorsqu’il s’agit d’histoires pour enfants, cela ne pose en principe pas de problèmes. Dans ma série de contes Anna, si les animaux ne sont pas physiquement humanisés, ils parlent bel et bien !

Les enfants ont beaucoup plus accès que nous à ce type de méthodes. Leur imaginaire est plus développé, plus riche et leur méconnaissance du monde leur permet d’accepter avec une facilité déconcertante des animaux qui chantent, parlent, sourient, etc.

Dans certains cas, les auteurs et autrices proposent des animaux similaires à toute la famille et plus seulement à ses membres les plus jeunes. C’est le cas, par exemple, dans Ferdinand avec lequel mon roman Bucéphale et Alexandre est souvent comparé lorsque je le présente.

Affiche de Ferdinand

Bucéphale et Alexandre une amitié interdite

Pourtant, dans mon roman, ce n’est pas du tout cette solution que j’ai utilisée pour créer mes personnages animaux.

Avez-vous déjà lu Croc-Blanc ou L’appel de la forêt de Jack London ?

Ce sont de magnifiques romans que j’ai lus quand j’étais adolescente. À l’époque, je les ai dévorés, surtout Croc-Blanc, pour les paysages du Grand Nord, l’aventure, la belle amitié entre un homme et un animal et pour le message écologiste avant l’heure qu’il contenait, le message de respect et de bientraitance de la nature et des animaux. Un des rares livres qui ne dépeint pas les loups comme des monstres sanguinaires. Bref, j’avais adoré.

Mais quand j’ai commencé à écrire Bucéphale et Alexandre, des années plus tard, j’ai eu du mal à construire mes personnages animaux. Je ne voulais ni les humaniser ni les infantiliser. Je voulais qu’ils restent des animaux à part entière tout en étant de vrais personnages à part entière et pas juste des faire-valoir pour Alexandre.

Comment m’y suis-je prise ? J’ai relu Croc-Blanc, cette fois non plus avec l’œil de l’amoureuse des grands froids et de la nature sauvage, mais avec celui d’une étudiante en littérature qui prenait Jack London pour professeur.

Pour créer des personnages animaux, il faut :

  • que les personnages humains jouent le jeu, si vos personnages humains n’interagissent pas avec lui, pourquoi le lecteur le ferait-il ? S’ils sont indifférents, pourquoi en serait-il autrement du lecteur ?

Extrait Croc-Blanc, chapitre XI : « Lip-Lip continuait à assombrir les jours de Croc-Blanc. Celui-ci en devint plus méchant et plus féroce qu’il ne l’eût été de sa nature. Il acquit, parmi les animaux-hommes eux-mêmes, une réputation déplorable. S’il y avait quelque part dans le camp du trouble et des rumeurs, des cris et des batailles, ou si une femme se lamentait pour un morceau de viande qu’on lui avait volé, on était sûr de trouver Croc-Blanc mêlé à l’affaire. Les animaux-hommes ne s’inquiétèrent pas de rechercher les causes de sa conduite ; ils ne virent que les effets, et les effets étaient mauvais. Il était pour tous un perfide voleur, un mécréant qui ne songeait qu’à mal faire, un perturbateur endurci. »

Dans cet extrait, les personnages humains, ici des Amérindiens, entretiennent de réelles relations avec Croc-Blanc et lui confient une vie intérieure, une volonté, des pensées. Celles-ci ont cependant été introduites bien avant dans le livre. Par ailleurs, Jack London introduit habilement chez son lecteur l’idée que Croc-Blanc est victime d’injustices de la part des humains, car il est toujours reconnu coupable alors qu’il ne s’endurcit que parce qu’il n’est bien souvent que le bouc-émissaire de Lip-Lip, autre personnage canin de l’histoire. Ces notions d’injustices perpétrées envers un animal et de bouc-émissaire entre animaux, contribuent là encore à enrichir ces personnages.

  • que les personnages animaux aient une vie intérieure, des pensées et émotions que l’auteur ou l’autrice ne manquera pas de communiquer au lecteur.

Extrait de Bucéphale et Alexandre une amitié interdite, chapitre 16 : « Appelée par son maître, Vadrouille hésite un instant. Ses pattes, avec bonheur, galopent comme par leur propre volonté, tous ses sens en éveil ; ses babines fouettées par le vent, elle se sent louve. »

Nous l’avons déjà introduit avec le premier point. Oui, les animaux, du moins les vertébrés (mammifères, oiseaux, reptiles, amphibiens, poissons) ont une vie intérieure. Ils pensent, ressentent. Leurs pensées et leurs émotions sont très probablement différentes des nôtres et plus on est éloigné sur le plan évolutif, plus les différences doivent être importantes. Cependant, l’existence de ces pensées et émotions est de plus en plus documentée et occupe même toute une discipline scientifique : l’éthologie cognitive. Il n’y a donc pas/plus à en douter, votre chat, votre chien, votre hamster pense et a des émotions… et même votre poisson rouge ! Il doit en aller de même pour vos personnages animaux.

  • que vous vous mettiez à la place de vos personnages animaux (ou que vous essayiez), pour décrire le monde de leur point de vue.

Extrait de Bucéphale et Alexandre une amitié interdite, chapitre 6 : « De là où il est, Bucéphale entend la dispute ; s’il ne comprend pas les mots qui sont prononcés, il connaît son nom et entend les cris d’Alexandre et ses larmes. Son père et l’autre homme seraient-ils en train de lui faire du mal ? Il voit les gestes, il voit qu’aucun coup n’est porté et finit par comprendre qu’on parle de lui. »

Quelle que soit l’espèce à laquelle on appartient, on ne voit jamais le monde tel qu’il est, mais par le prisme déformant de nos sens et de qui nous sommes. De fait, nous ne verrons jamais le monde à la manière d’un taureau, d’un loup, d’un chien, etc. Vous pouvez et devez toutefois, en tant qu’auteur ou qu’autrice, essayer en rendant la scène aussi réaliste que possible. Elle doit garder du sens pour vous, pour vos lecteurs, pour vos personnages.

Voilà, ces trois points sont le secret pour créer de vrais personnages animaux dignes de ce nom.

 

Article publié pour la première fois sur Overblog le 21 septembre 2020.

 

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