La lignée de Mater : Abrite-toi si tu peux

Genre : Nouvelle historique

Copyright Marjolaine Pauchet

Arbre dans la savane

La lignée de Mater :

Abrite-toi si tu peux

(tome 5)

 

Ces dernières années ont été terribles. Il a fait si sec et il a plu si peu.

Que peut-il bien arriver à la nature ? Pourquoi les nuages sont-ils si rares et ne donnent-ils plus d’eau ou si peu ? La terre a si soif elle aussi qu’elle boit sa propre eau. Il n’en reste presque plus pour les animaux qui la peuplent. Alors la troupe marche. Elle marche depuis des jours en quête d’eau et de nourriture. Les plantes sont mortes, les proies ont déserté la plaine. Il faut que le groupe les rejoigne. Qu’il retrouve l’eau, qu’il retrouve la vie.

De-ci, de-là, une carcasse séchée par le soleil. Un de plus qui n’a pas survécu, qui a eu soif trop longtemps. Le groupe aussi n’est plus que l’ombre de lui-même. La moitié au moins de ses membres sont déjà morts de soif ou de faim. On n’ose plus faire de petits. À quoi bon ? Avec quoi les nourrir ? Le lait des mères s’est tari lui aussi. Souvent, quand l’une est grosse, le bébé n’a pas le temps de naître qu’il est déjà mort. Il faut de l’eau. À tout prix.

Tek le sait et il est désespéré. Il ne veut pas être le dernier chef. Alors ils marchent et quand ils trouvent une carcasse, ils vont la visiter dans l’espoir qu’elle contienne encore un peu de viande accrochée à quelque os à droite ou à gauche. Un cadavre de phacochère, un de gnou, deux de zèbres, deux de lions… La viande restante est si rare. Quand il en reste… Qui mangera ? Qui aura faim encore ? Et quand boiront-ils ?

Et puis ce soleil ! Jamais de répit. Jamais d’ombre. Les arbres sont morts. Tout meurt autour du groupe. Quelle chaleur ! Une des carcasse de lion contient encore beaucoup de viande. Enfin ! Des rares prédateurs qu’il reste, personne n’a osé s’attaquer au corps de celui-ci. Même mort, il imposte encore le respect. Mais tout est si sec ! Comment manger ça ? Pourtant, les descendants de Mater, affamés, se jettent dessus et mangent tant qu’ils peuvent jusqu’à ce que tous les os soient nettoyés. Blancs. Comme si aucune chair ne les avait jamais enveloppés. Les ventres sont pleins. Oui. À présent cependant, ils ont plus soifs que jamais. Il faut boire. S’ils ne trouvent pas très vite de l’eau, Tek ne donne pas cher du reste de son groupe.

Le lendemain, alors que le soir tombe, que Saal est mort de soif et qu’il faut maintenant porter Ud qui ne tient plus debout, la troupe aperçoit une nouvelle carcasse. Énorme. Celle d’un éléphant. À mesure qu’ils s’approchent, ils veulent y croire : elle semble intacte. Desséchée, encore, mais intacte. Peut-être que certains organes sont encore humides ? Dans un animal de cette taille, tous veulent y croire. Tous se précipitent. Mais lorsqu’ils arrivent par le dos de la bête inerte et en font le tour pour accéder au ventre et aux flancs, ils tombent à genoux de déception : il ne reste que les os et la peau. Toul n’y croit pas. Elle soulève la peau. Une puanteur se dégage toujours de l’antre. Quelques petits trous sur le cuir laissent passer des rais de lumière et donnent un aspect de voûte étoilée au cuir tanné par le soleil. Courbée, elle pénètre dans le pachyderme à la recherche de quelques petits bouts de chair encore accrochés à un os. Mais rien.

Déjà, les ténèbres emplissent le monde. Loin de tout abri, les membres du groupe vont se retrouver à la merci des prédateurs nocturnes.

Il faut vite partir en chercher un. Ud survivra-t-il ? Toul s’en fiche. Ud ne survivra pas. Tek lui dit de sortir de là. On ne rentre pas dans les morts. On ne rentre pas dans la mort. Ce qu’elle prend, elle le garde. Quelle mouche a piqué Toul pour agir ainsi ? La mouche de la faim. Celle de l’épuisement aussi.

Toul ne veut rien écouter. Pas avant demain. Les prédateurs rôdent. Elle les entend. Là, au milieu des côtes de l’éléphant, sous sa peau, elle se sent en sécurité comme dans une grotte. Qu’on lui donne de l’ocre et elle y apposera sa main ! Non, Toul ne sortira pas de là avant demain matin. La troupe a besoin de repos. Marcher ou partir, rien ne sauvera Ud. Les corps doivent s’épargner pour survivre.

Un autre membre de la troupe est convaincu par Toul et entre à son tour. Puis un autre. Bientôt, Tek doit céder. Cette nuit, à défaut de nourriture et d’eau, ils dormiront au moins en sécurité. La jeune femme ne ferme pas les yeux. Trop soif. Trop faim. Au lieu de cela, elle porte les yeux sur un trou dans la peau : la lune l’éclaire, douce et maternelle. C’est bien la première fois qu’ils s’abritent dans le corps d’un éléphant. Idée étrange. Saugrenue. D’ordinaire, la troupe trouve refuge dans un abri sous roche ou monte dans un arbre. Mais ce cadavre, même s’il ne contenait plus rien à manger, est tombé à point nommé. L’animal est mort au bon endroit.

Au petit matin, le groupe sort de la carcasse. Ud n’ouvre pas les yeux. Il ne les ouvrira plus. Tous en ont assez de mourir les uns après les autres. Aujourd’hui, il faut trouver de l’eau. C’est l’aurore et comme souvent, un léger voile nuageux adouci le ciel. Aucun n’y prête plus attention : il est toujours chassé par le soleil. Vers le milieu de matinée pourtant, les nuages sont bien là, prenant désormais toute leur place. Après un tonnerre lointain, quelques gouttes d’eau, grosses et lourdes tombent au sol. Les membres de la troupe, comme fous, crient de joie et tendent leur langue vers le ciel pour y recueillir le délicieux liquide. Pourtant, l’averse, si on peut appeler cela ainsi ne dure pas. Et désespérés, les descendants de Mater se remettent en route.

Vers le milieu du jour, enfin, ils atteignent un arbre encore vivant et debout. Ses feuilles sont vertes et nombreuses. À son pied, une mare boueuse. À nouveau, tous les membres de la troupe sont fous de joie. Pourtant, la prudence est de mise : c’est l’endroit rêvé pour un prédateur en embuscade. Après s’être assurés de leur sécurité, ils se précipitent. Ils passeront là le reste de la journée. Le soir, chacun monte dans l’arbre pendant qu’une brise bienfaisante se lève. Quelque temps plus tard, il pleut des trombes. L’eau tant attendue est là. Enfin. Des rafales et des rafales de vent. Tous sont trempés. Qu’importe. Tous sont mouillés. Mouillés de cette eau qui donne la vie. Une bourrasque projette Joul au sol. Tek, Toul, chaque membre du groupe se cramponne pour ne pas tomber à son tour et le regarde, inquiet. Est-il blessé ?

Joul a mal au dos et se relève avec difficulté, mais il va bien. Il est enfin debout lorsqu’une énorme branche se brise et lui tombe dessus. Cette fois, Tek et Iole, la guérisseuse, se précipitent. Trop tard. Joul est mort sur le coup. Ils s’apprêtent à remonter, Toul les en empêche : elle descend à son tour, leur barrant le passage. Sitôt qu’elle est en bas, ils grimpent. Quant à elle, elle dégage le corps inerte de la branche puis lui attrape les pieds et tire le cadavre plus loin, à quelques mètres de là. Les autres la regardent sans comprendre. Pourquoi fait-elle ça ? La branche qui s’est brisée sous le vent est énorme, bien assez pour s’abriter. En la voyant depuis l’arbre, elle a reconnu la silhouette de l’éléphant dans lequel ils ont passé la dernière nuit. Comme dans cette carcasse, cette branche sera un abri. Elle la dispose contre l’arbre, le bois tourné vers la terre et le feuillage vers le ciel. Là, elle sera bien mieux à l’abri de la tempête et ne risquera pas la chute. Elle appelle le reste du groupe.

Iole arrive la première, reconnaissant là une lumineuse idée. Si Iole y va, on peut lui faire confiance. Et en quelques instants, tous sont sous l’épais feuillage de la grosse branche.

Au cours des prochaines lunes, Toul perfectionnera ses abris et apprendra à en faire des toujours mieux, protégeant du soleil, de la pluie, des prédateurs. Des branchages, des feuillages, des peaux, comme dans l’éléphant… L’idée a germé dans son esprit. Elle a compris que tailler des pierres, tanner des peaux, pouvait servir à autre chose qu’à la confection d’armes, d’outils et de vêtements.

Désormais, grâce à Toul, la lignée de Mater, où qu’elle aille, saura s’abriter du monde.

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