La lignée de Mater : La douleur comme inspiration

Genre : Nouvelle historique

Copyright Marjolaine Pauchet

Une plume qui virevolte.

La lignée de Mater :

La douleur comme inspiration

(Tome 6)

 

Lyu et Hia sont heureux. Leur enfant vient de naître. Le premier. Il ne sera pas le dernier. Fid tète goulument le sein de Lyu. À ce rythme, il grandira vite. Les jeunes parents regardent avec amour le petit être qu’ils ont créé. Qu’il est beau leur fils ! Dix doigts, dix orteils, un petit nez retroussé et un bel appétit ! Le bébé est un gage d’avenir pour toute la troupe. Chaque enfant est signe de fertilité, promesse de nombreux lendemains. D’autant que Fid est né le jour du solstice d’hiver. Un heureux présage s’il en est. Au moment précis de sa délivrance, Lyu a assisté à une envolée d’oiseaux. Ça aussi, c’est un heureux présage. Tout le monde s’accorde dessus et le sorcier dessine une trace sur le front de Fid à l’ocre rouge : l’enfant est voué à un grand destin.

De lunes en saisons, Fid grandit sous le regard attendri de ses parents. Le bonhomme apprend à marcher, d’abord à quatre pattes, puis debout. Ensuite, se sont ses premiers mots. Sait-il les millénaires de force, d’inventivité, d’ingéniosité et de heureux hasards qu’il aura fallu pour en arriver là ? Non. Bien sûr que non. Mais un jour, peut-être, il le devinera vaguement. Surtout si les présages se réalisent, surtout si le sorcier en fait son apprenti le moment venu. Chaque jour qui passe, l’homme y pense, espère. Lui n’a jamais su féconder personne. C’est la malédiction de la Terre-Mère ou plutôt c’est la contrepartie pour sa clairvoyance. La vie ne le prend pas pour géniteur. Alors Fid, cet enfant né au solstice sous une volée d’oiseaux, cet enfant qui a ouvert les yeux en grand et a souri quand il lui a déposé cette marque sur le front, sera un parfait apprenti. Un jour. Quand son corps aura poussé, que sa pensée s’affinera, quand il verra la magie de la fleur qui s’ouvre au soleil pour dévoiler ses couleurs ou de la jeune plante qui perce la terre nue au printemps pour la verdir et la remplir de milliers de teintes, d’arômes et d’animaux.

Pour l’heure, ce qui l’amuse, se sont les feuilles qui tombent des arbres dans une danse et une grâce qui n’appartiennent qu’à elles. Tiens, la plume d’un oiseau posé sur la branche tout là-haut se décroche à son tour et voltige jusque sur la tête de Fid qui éclate de rire. Cet enfant est un rayon de soleil. Tandis qu’il joue avec sa plume, il apporte bonheur et légèreté à tout le clan. Oh, certes, ce n’est pas le seul bambin de la troupe, mais sa bonne humeur permanente et les aspirations qu’on a pour lui en fait l’un des plus aimés et des plus choyés.

Mais l’instant n’est pas à la joie innocente. Le clan n’a plus rien à manger. Les adultes se séparent en deux groupes : l’un part en chasse, l’autre ramasser et cueillir. Pour ce dernier poste, il faut bien compter six jours. De quoi ramasser assez pour tout le monde. Pour la chasse, tout dépendra de la distance des animaux et du temps de les trouver… Seule Dange, la grand-mère de Fid, reste auprès des plus jeunes enfants pour les surveiller. Cela ne la dérange pas. Elle aime être grand-mère. Elle a encore l’énergie nécessaire pour s’en occuper et tous ces petits, qu’ils soient ou non de son sang sont sa joie de vivre.

La marche pour trouver une proie est longue. La tribu est nombreuse, cela fait beaucoup de bouches à nourrir. Un animal de bonne taille. Une antilope ou deux, un zèbre ou un gnou peut-être ? Pendant qu’ils cherchent des traces de passage, Lyu en a l’eau à la bouche. Fid, resté au camp avec Dange et les autres, aussi. C’est qu’il a faim, le Fid. Il a gardé bon appétit. Lyu aime toujours autant le voir dévorer. Qu’il est beau son fils ! Bientôt, son ventre s’arrondira de nouveau et Fid apprendra à travers son rôle de grand frère d’être celui sur qui chacun peut compter. Le sorcier l’a promis. Oh, certes, tous les premiers nés ne deviennent pas des piliers de leur clan, mais Lyu, en bonne mère, devine ces choses-là.

Deux jours auront été nécessaires pour trouver une piste digne d’intérêt à suivre. Enfin, ils sont sur les traces d’un troupeau d’antilopes. Encore plusieurs heures et les animaux sont en vue. Ils les observent de loin et repèrent un jeune qui s’écarte du groupe et un individu blessé. Voilà leurs proies. Ne reste qu’à se positionner et à attaquer. La chasse réussie, on charge les deux cadavres sur les épaules à tour de rôle et on reprend la route du camp. Le groupe est satisfait et rentre le sourire aux lèvres. Ces antilopes nourriront la troupe durant plusieurs jours. Hia imagine déjà la joie sur le visage de Fid quand il les verra revenir.

Quand ils arrivent enfin à proximité du camp, quelque chose les inquiète : ils ont entendu les hyènes plus tôt sur leur trajet. D’abord, ils ont pressé le pas, craignant qu’elles ne les traquent pour leur voler leur butin. Puis, ils se sont rassurés en reconnaissant les cris : ces hyènes ne chassaient pas, elles ne chassaient plus. Leur appétit était satisfait. Alors ils ont ralenti. Et maintenant qu’ils ne sont qu’à quelques centaines de pas du camp, les oiseaux, d’ordinaire si bruyants paraissent plus calmes, presque silencieux. Ils repensent aux hyènes et un mauvais pressentiment les submergent. Les parents du groupe, dont Lyu et Hia se précipitent. Dange est là, en sang, pleurant ce qui lui reste de forces. Elle s’est battue comme une lionne pour défendre les enfants. Heureusement, ils sont sains et saufs dans l’arbre auquel est adossée la vieille. Mais où est Fid ? Où est-il ? Les étranges fruits descendent un à un pour rejoindre, choqués encore, les bras de leurs parents respectifs. Fid, lui, ne descend pas, il ne semble nulle part. Dange, elle, incapable de parler tant ses blessures sont graves rend son dernier souffle dans les bras de Hia.

Les hyènes, ça ne peut être que ça ! Lyu et Hia se lancent à leur poursuite comme si les chasseuses avaient l’habitude de rendre leur proie. Elles la rendront bien, celle-là ! Ils sauront leur faire voir ! Trois membres du groupe partent avec eux. La piste est facile à suivre. Elles ont traîné Fid au sol. Celui-ci est imbibé de sang et écrasé sur leur passage. Lyu sait qu’elles sont loin, pourtant elle jurerait entendre son enfant hurler. Fid vivra, elle le sait, le sorcier a dit qu’il était promis à un grand avenir au sein de la troupe. Elle le sait.

Bientôt cependant, c’est son cri qui retentit. Certes, les hyènes étaient beaucoup plus loin que ça quand ils les ont entendues, mais elles avaient déjà mangé. Oui, il a hurlé quand elles l’ont dépecé vivant à quelques pas à peine du camp. Maintenant, c’est Lyu qui hurle et Hia qui pleure devant le petit corps dont il ne reste pratiquement rien, éparpillé ci et là. On laisse les parents à leur peine. Que faire d’autre ? Au matin, Hia, les yeux rouges et la mort dans l’âme retourne à son tour auprès des siens. Lyu, elle, est inconsolable. Elle demeure à genoux, en pleurs auprès du crâne de son fils percé de trous de crocs et détaché de la colonne vertébrale elle aussi à nu. Plusieurs fois, on vient la chercher, elle refuse. Il faut partir pourtant. On ne reste pas auprès des morts. La Terre-Mère l’a décidé ainsi. Il faut partir. Ceux qui restent prennent la fièvre et meurent sous peu. Qu’est-ce que la perspective de la fièvre et de la mort pour une mère en deuil ? Une douceur ? Un réconfort ? Lyu n’a que faire de la Terre-Mère, elle refuse d’abandonner son fils.

Les jours passent. La troupe est allée se poser un peu plus loin en attendant que Lyu soit prête. Matin et soir, Hia vient la voir, il regarde les os de son fils le cœur brisé et tente de convaincre la femme qu’il aime de partir avec lui. Elle ne souhaite qu’une chose, que les hyènes reviennent et la dévorent elle aussi. Elle ne se débattra pas, c’est promis. Peu à peu, ne mangeant rien, elle s’affaiblit. Mais les hyènes ne reviennent pas, comme si elles sentaient le danger que représente le groupe tout près, comme si elles savaient que la prochaine fois qu’elles croiseront la lignée de Mater, ce sera un combat à mort et que ce seront-elles, cette fois, qui mourront. À moins qu’elles n’aient simplement fait leur œuvre.

Un jour, alors que Lyu est auprès de son fils, une plume vient virevolter au-dessus et atterrit sur la main dont un peu de chair reste, dévorée par les vers. Elle se souvient alors de celle qui lui était tombée sur le front. Qu’il était beau son rire ! Translucide comme l’eau de la plus pure des rivières, transperçant comme la pluie qui glace, réchauffant comme le plus doux des rayons de soleil. Qu’il était beau son rire ! Qu’il était beau son fils ! En cet instant, elle le revoit, vivant, comme elle était fière de lui !

Enfin, elle se relève avec difficulté, tout ankylosée qu’elle est par cette longue immobilité. Puis, elle ramasse un à un les os de Fid et vient les placer assis contre l’arbre, comme il était quand il a reçu cette plume sur le front. Ainsi pour toujours, dans la position de son plus bel éclat de rire. Lorsque fait, elle dépose la plume sur le front de Fid avant de faire demi-tour pour retourner auprès de Hia.

Cet hommage au fils aimé entame un nouveau chapitre de la lignée de Mater. Peu à peu, les morts qu’on a aimés, puis ceux qui ont compté, puis tous et toutes, auront droit à cet adieu des vivants. L’inhumation comme lien avec les morts et comme passage d’un univers tangible à un univers spirituel bouleversera pour toujours les descendants de Mater.

Bouton pour découvrir mes livres

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :