Le monstre

Genre : Nouvelle fantastique

Copyright Marjolaine Pauchet

Le monstre

Le monstre

La silhouette sombre se découpait sous  le clair de lune. Le mur l’offrait entière et l’homme, sans oser le dire à sa compagne, tremblait d’effroi.

La bête hideuse, le dos bombé et velu avançait à pas lents, comme pour mieux préparer son entrée et savourer l’effet qu’elle produisait. Il tentait de se raisonner, pensait que cela était stupide. Quelle que fut cette bête, elle ne pouvait pas réfléchir ou rechercher cela. Le pouvait-elle ?

Ni l’un ni l’autre ne disaient mots, les yeux rivés sur l’ombre menaçante. Dans leurs poitrines, leurs cœurs battaient à tout rompre. Chaque battement murmurait à leurs oreilles. Ils sentaient le sang couler dans leurs tempes, dans leur carotide ; leur poitrine se soulever.

L’ombre devait faire dans les deux mètres de haut et ils attendaient dans cette anxiété douloureuse de voir enfin ce qui serait leur perte, le monstre à qui appartenait l’ombre. Les crochets de ses pattes le disaient prédateur. Sa tête énorme ne laissait planer aucun doute : il était abominable. Ils se seraient crus dans un film d’épouvante des années 60. Pourtant, le contact de leur main sur leur visage, la sensation des vêtements sur la peau, de l’air qui pénétrait leurs poumons pour s’en échapper juste après, respirations sur respirations, tout leur disait que l’instant était réel.

Le monstre avait cessé son approche. Immobile à présent, il paraissait attendre à son tour. Mais quoi ? Pouvaient-ils fuir ? L’idée leur vint, mais la tétanie avait saisi les corps comme le chat saisit la souris entre ses pattes. Le petit animal, de même que leur volonté a alors bien peu de chances de s’échapper. Que faisait-il ? Ne devait-il rien tenté contre eux ? Était-il telle la créature de Frankenstein, plus effrayé encore qu’ils ne l’étaient ? N’étaient-ils pas ces villageois armés de torches et de haines qui, contrôlés par la peur, voyaient de la férocité là où il n’y avait eu que des pas innocents poussés par la curiosité ?

Cela ne se pouvait. D’où que venait la bête, elle ne tentait pas de communiquer. Au contraire, elle avançait à pas feutrés pour surprendre. S’ils étaient pris, ils seraient déchiquetés. Mis en pièce et consommés. Les pattes parcourues de crochets et achevées de griffes reprirent leur marche lente. Mais où donc était cette bête ? Si grande, ne devraient-ils pas déjà la voir, puisqu’ils voyaient son ombre ? À moins qu’elle ne sut se camoufler pour s’approcher tout près de ses victimes. Ils ne la verraient qu’au moment où elle serait prête à les déjeuner.

La certitude de leur dernière heure occupait leurs pensées. Dans des gestes aussi lents que ceux de la bête, il tira son téléphone, décidé avant son ultime souffle à dire adieu à sa fille.

La créature s’arrêta de nouveau alors qu’il composait le numéro. Il se figea. Pourquoi ce nouvel arrêt ? Était-il en cause ?

À la même allure, il reprit. Entrer le code PIN. Du coin de l’œil, chercher le nom de sa fille dans la liste des contacts. Deux semaines plus tôt, il avait annulé le week-end avec elle. S’il avait su… Il aurait pu la voir une dernière fois.

Il entendit enfin la tonalité qui se jouait de lui. Personne ne décrochait. Il se sentait désolé pour sa compagne à côté. Si proches toutes les deux. Le répondeur décrocha.

« Bonjour, vous êtes bien sur le répondeur de… »

Résigné, il raccrocha, respira à fond. Prêt à mourir désormais.

Sans crier gare, la mouche et son ombre s’envolèrent dans la clarté de la lune.

 

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