Un jour de guerre…

Genre : nouvelle canine

Copyright Marjolaine Pauchet

Un chien

Un jour de guerre…

 

Un jour de guerre, un chien doux et gentil s’en alla sur la route avec sa famille. Personne ne riait, personne ne souriait. Devoir quitter son monde, son univers, sans savoir de quoi demain sera fait ou s’il y aura un demain a cet effet là sur les gens. Le chien sentait l’angoisse et la profonde tristesse qui emplissaient les cœurs de ceux qu’il aimait. En miroir, il se mit à les exprimer aussi et avançait, sage, aux pieds de son jeune maître. Ignorant ce qu’était la guerre, il était prêt à défendre de sa vie s’il le fallait celle de ceux qu’il chérissait.

Le trajet se passait, las de tout, des pas monotones, de la peur, de la route, de la fatigue même, des douleurs aux pieds et aux pattes, de la bêtise qui caractérise cette espèce qui pourtant met en exergue son intelligence comme ultime distinction avec le reste du vivant. La bêtise qui conduit à la guerre, la guerre qui entretient la bêtise et fait naître la haine là où elle n’était pas. Chaque pas était plus lourd que le précédent, plus douloureux. La maman portait son dernier pour lui éviter les milliers de petites foulées qui misent bout à bout brûlent les pieds. Pour aller plus vite, aussi. La guerre crée cette bêtise qui consiste à aller vite nulle part. Ou plutôt à partir vite de quelque part qu’on aimait…

Plus encore que son territoire, le chien aimait sa famille. Elle était son univers à lui. Alors tant qu’il était là, près d’elle, près d’eux, il se sentait rassuré.

Un jour de guerre pourtant alors que la famille et le chien, toujours, étaient sur la route, à marcher comme seule et unique activité, une bombe éclata non loin. Tous se couchèrent de peur. Le bruit fut tel que le chien, plus terrifié encore que ne l’étaient ses maîtres s’enfuit. Il ne pensait pas à mal, se mettre à l’abri, voilà tout. Puis revenir auprès de sa famille une fois le danger passé. Depuis longtemps il savait que les humains ne sentent pas les dangers comme lui. Le garçonnet voulut rattraper son meilleur ami.

« Reste-là ! » lui dit son père en l’attrapant et en le maintenant au sol. Le garçonnet pleura. Non pas par peur des bombes ou de la mort : il savait à peine ce que ces mots voulaient dire. Non, il pleurait pour son meilleur ami, parti loin, parti. Son meilleur ami qui sans doute ne saurait pas se cacher.

Après quelques minutes, la famille se releva. Le garçonnet appela son chien, en vain. Le papa, à la voix plus forte et qui portait plus loin appela à son tour. Il n’eut pas plus de chances. Devant son fils qui pleurait toujours, il demanda au reste de sa famille d’avancer. Lui partirait à la recherche du chien apeuré. Mais la maman refusa. C’était trop dangereux, pas question pour eux de se séparer. Il fallut expliquer au petit garçon dont les larmes abondantes et les lourds sanglots ne cessèrent pas de tout le trajet qui avait repris.

Comme il se l’était promis, le chien revint là où il avait laissé les siens sitôt le danger passé. Mais où étaient-ils ? Partis ? Sans lui ? Impossible. Seul le danger avait pu les forcer à fuir plus loin. Il n’avait aucun doute là-dessus. Ils l’aimaient, autant que lui les aimait.

Quelques jours de guerre plus tard, la petite famille passa la nuit dans une auberge. Le couple qui la tenait, aimable, était aux petits soins pour la gentille famille jetée sur les routes par la peur. De tendres sourires et de petits riens qui réchauffent le cœur en guise de réconfort, ils faisaient tout ce qu’ils pouvaient. Le peu qu’ils avaient, c’était de bon cœur qu’ils le partageaient. Face à la mine défaite du petit bonhomme, la dame, d’un certain âge déjà, avait tâché de le réconforter en lui parlant de paix et de jours prochains, heureux. C’est alors qu’il lui avoua que ce n’étaient ni ses amis d’école, ni sa maison, ni son quartier qu’il pleurait, mais son meilleur ami, son chien. Fidèle déjà avant sa venue au monde, fidèle encore lorsqu’il était au berceau, le veillant et le protégeant comme un second père, fidèle ensuite pour jouer avec lui, jamais las de ces instants complices, jamais avare de son amitié.

L’enfant s’endormit pour la nuit, l’âme lourde toujours, de cette chaîne qui pèse et retient auprès des êtres chers. Au matin, il annonça avoir rêvé de son chien. La maman, désolée, tenta encore de le consoler, sachant cependant que rien n’y ferait, que seul le temps atténuerait quelque peu la peine. Puis vint l’heure du départ. Une nouvelle journée de route s’annonçait. C’est alors qu’ouvrant la porte, l’aubergiste découvrit sur son pas, le chien couché là. Sitôt il s’éveilla et se leva, sitôt il aboya de joie et sauta au cou de son jeune maître qui n’avait jamais autant ri ni était aussi heureux. Il ne comprenait pas comment son ami adoré avait pu arriver là. Il était tout prêt à penser que son papa était allé le chercher pendant la nuit au mépris du danger.

Mais non. Les retrouvailles passées, alors que le chien battait toujours de la queue dans les bras de son meilleur ami, la dame qui les avait accueillis avec son mari lui expliqua qu’« un chien n’abandonne jamais, même en temps de guerre, il retrouve ceux qu’il aime grâce à son flaire. Un chien n’abandonne jamais. »

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