Mon ami, mon âme sœur

Genre : nouvelle canine

Copyright Marjolaine Pauchet

Chien en forêt

Mon ami, mon âme sœur

 

Je me souviens du jour où tu es entré dans ma vie. Je me souviens de tes mots doux, de tes caresses. Chacune ? Peut-être pas. Il y en a eu tellement. Mon ami, mon âme sœur…

Nos jeux, nos balades dans la ville, dans la forêt, dans les parcs. J’ai tout en mémoire. Chaque instant partagé avec toi a illuminé mon cœur et l’illumine encore. Ma vie s’est fondue dans la tienne bien que j’ai conscience de ne pas avoir été toute la tienne. J’ai vécu par toi, pour toi, pour chacun de ces moments féeriques. Inlassable, infatigable, de toi, j’ai tout aimé. Et chaque jour tu as pris soin de moi. Tu as fait de moi ce que je suis aujourd’hui, cet individu confiant en la vie, heureux par nature. Car ma nature, tu l’as cultivée, encore et encore. Dans chacune de tes caresses, dans chacun de tes mots tendres, dans chaque regard aimable que tu m’as adressé, dans chaque jeu que nous avons partagé. Mon ami, mon âme sœur…

Même en colère contre moi, je sentais ton amour au fond de toi. J’ai compris tes mots durs autant que tes mots doux. Redoutant les uns, appelant les autres, tantôt brisé, tantôt apaisé, ne cessant jamais de t’aimer. Mon ami, mon âme sœur…

Je me souviens du jour où tu m’as laissé. Pourquoi ? Je ne sais pas. Mais tu as toujours été là, tu as toujours pris soin de moi. Alors je t’attends. Je t’attendrai. Je t’aime. Je t’aimerai. Mon ami, mon âme sœur, jusqu’à mon dernier souffle. Je sais que tu reviendras me chercher. Je ne suis pas fait pour la forêt, je suis fait pour toi. Mon ami, mon âme sœur…

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Un jour de guerre…

Genre : nouvelle canine

Copyright Marjolaine Pauchet

Un chien

Un jour de guerre…

 

Un jour de guerre, un chien doux et gentil s’en alla sur la route avec sa famille. Personne ne riait, personne ne souriait. Devoir quitter son monde, son univers, sans savoir de quoi demain sera fait ou s’il y aura un demain a cet effet là sur les gens. Le chien sentait l’angoisse et la profonde tristesse qui emplissaient les cœurs de ceux qu’il aimait. En miroir, il se mit à les exprimer aussi et avançait, sage, aux pieds de son jeune maître. Ignorant ce qu’était la guerre, il était prêt à défendre de sa vie s’il le fallait celle de ceux qu’il chérissait.

Le trajet se passait, las de tout, des pas monotones, de la peur, de la route, de la fatigue même, des douleurs aux pieds et aux pattes, de la bêtise qui caractérise cette espèce qui pourtant met en exergue son intelligence comme ultime distinction avec le reste du vivant. La bêtise qui conduit à la guerre, la guerre qui entretient la bêtise et fait naître la haine là où elle n’était pas. Chaque pas était plus lourd que le précédent, plus douloureux. La maman portait son dernier pour lui éviter les milliers de petites foulées qui misent bout à bout brûlent les pieds. Pour aller plus vite, aussi. La guerre crée cette bêtise qui consiste à aller vite nulle part. Ou plutôt à partir vite de quelque part qu’on aimait…

Plus encore que son territoire, le chien aimait sa famille. Elle était son univers à lui. Alors tant qu’il était là, près d’elle, près d’eux, il se sentait rassuré.

Un jour de guerre pourtant alors que la famille et le chien, toujours, étaient sur la route, à marcher comme seule et unique activité, une bombe éclata non loin. Tous se couchèrent de peur. Le bruit fut tel que le chien, plus terrifié encore que ne l’étaient ses maîtres s’enfuit. Il ne pensait pas à mal, se mettre à l’abri, voilà tout. Puis revenir auprès de sa famille une fois le danger passé. Depuis longtemps il savait que les humains ne sentent pas les dangers comme lui. Le garçonnet voulut rattraper son meilleur ami.

« Reste-là ! » lui dit son père en l’attrapant et en le maintenant au sol. Le garçonnet pleura. Non pas par peur des bombes ou de la mort : il savait à peine ce que ces mots voulaient dire. Non, il pleurait pour son meilleur ami, parti loin, parti. Son meilleur ami qui sans doute ne saurait pas se cacher.

Après quelques minutes, la famille se releva. Le garçonnet appela son chien, en vain. Le papa, à la voix plus forte et qui portait plus loin appela à son tour. Il n’eut pas plus de chances. Devant son fils qui pleurait toujours, il demanda au reste de sa famille d’avancer. Lui partirait à la recherche du chien apeuré. Mais la maman refusa. C’était trop dangereux, pas question pour eux de se séparer. Il fallut expliquer au petit garçon dont les larmes abondantes et les lourds sanglots ne cessèrent pas de tout le trajet qui avait repris.

Comme il se l’était promis, le chien revint là où il avait laissé les siens sitôt le danger passé. Mais où étaient-ils ? Partis ? Sans lui ? Impossible. Seul le danger avait pu les forcer à fuir plus loin. Il n’avait aucun doute là-dessus. Ils l’aimaient, autant que lui les aimait.

Quelques jours de guerre plus tard, la petite famille passa la nuit dans une auberge. Le couple qui la tenait, aimable, était aux petits soins pour la gentille famille jetée sur les routes par la peur. De tendres sourires et de petits riens qui réchauffent le cœur en guise de réconfort, ils faisaient tout ce qu’ils pouvaient. Le peu qu’ils avaient, c’était de bon cœur qu’ils le partageaient. Face à la mine défaite du petit bonhomme, la dame, d’un certain âge déjà, avait tâché de le réconforter en lui parlant de paix et de jours prochains, heureux. C’est alors qu’il lui avoua que ce n’étaient ni ses amis d’école, ni sa maison, ni son quartier qu’il pleurait, mais son meilleur ami, son chien. Fidèle déjà avant sa venue au monde, fidèle encore lorsqu’il était au berceau, le veillant et le protégeant comme un second père, fidèle ensuite pour jouer avec lui, jamais las de ces instants complices, jamais avare de son amitié.

L’enfant s’endormit pour la nuit, l’âme lourde toujours, de cette chaîne qui pèse et retient auprès des êtres chers. Au matin, il annonça avoir rêvé de son chien. La maman, désolée, tenta encore de le consoler, sachant cependant que rien n’y ferait, que seul le temps atténuerait quelque peu la peine. Puis vint l’heure du départ. Une nouvelle journée de route s’annonçait. C’est alors qu’ouvrant la porte, l’aubergiste découvrit sur son pas, le chien couché là. Sitôt il s’éveilla et se leva, sitôt il aboya de joie et sauta au cou de son jeune maître qui n’avait jamais autant ri ni était aussi heureux. Il ne comprenait pas comment son ami adoré avait pu arriver là. Il était tout prêt à penser que son papa était allé le chercher pendant la nuit au mépris du danger.

Mais non. Les retrouvailles passées, alors que le chien battait toujours de la queue dans les bras de son meilleur ami, la dame qui les avait accueillis avec son mari lui expliqua qu’« un chien n’abandonne jamais, même en temps de guerre, il retrouve ceux qu’il aime grâce à son flaire. Un chien n’abandonne jamais. »

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La lignée de Mater : des traits et des mots

Genre : Nouvelle historique

Copyright Marjolaine Pauchet

Plage de galets

La lignée de Mater :

Des traits et des mots

(tome 9)

Thobée est triste. Il voudrait être prêtre, consacrer sa vie à la réalisation de peintures ou d’œuvres d’art destinées à faire le lien entre les mortels et les dieux. Mais son père en a décidé autrement. Il est convoyeur de bétail et de marchandises. Il va, d’un village à l’autre, d’une vallée à l’autre pour échanger ce dont les habitants ont besoin. Thobée, déjà, marche avec lui, jour après jour.

Des panses ficelées, colorées par deux. Une rouge pour Colob, une rouge pour lui, une beige pour Bighréat, une beige pour lui. Une jaune pour Sulidas, une jaune pour lui. Dans chacune, des galets, chacun correspond à une tête de bétail, un épi de blé, une lame de hache… Quoi qu’on lui ait confié, cela peut se compter en galets. Thobée déteste ça. Même à prendre de petits galets pour économiser les panses et les lanières, elles finissent toujours par céder.

Et puis les marches interminables par tous les temps, les prédateurs aux aguets à toujours déjouer le lassent plus qu’il ne saurait le dire.

Pourtant, son rêve ne sera pas sa vie. Sa vie, c’est son père qui en décidera. Il ne lui vient pas l’idée de voir les choses autrement. De les faire autrement encore moins. Alors il dessine dans sa tête toutes les belles choses qu’il voit en marchant. Le soir au coin du feu, son doigt ou un bout de bois lui servent à leur tour de pinceau pour enivrer la terre des beautés croisées durant la journée ou bien nées dans son esprit. Son père s’en désole et s’en agace. Thobée n’est pas attentif. À toujours vivre dans sa tête, il ne prend pas garde à la chèvre qui s’éloigne du troupeau ou au mouvement suspect dans les fourrés.

L’autre jour, il a glissé et a failli se casser la jambe parce qu’il ne regardait pas où il allait. Qu’est-ce que son père aurait alors fait d’un fils boiteux ? Thobée doit grandir dans sa tête avant de partir seul sur les chemins. C’est une certitude. Pour tous.

Ce matin-là, alors qu’ils amènent des chèvres dans l’autre vallée et qu’ils ont tous deux bivouaqué auprès d’un cours d’eau, Thobée réunit les affaires tandis que son père compte les bêtes. Au moment même où il prend la panse, celle-ci se déchire et libère son précieux contenu. La plupart des galets s’écrasent lourdement au sol, mais d’autres tombent dans l’eau ou y roulent tout droit. Thobée n’a le temps d’en rattraper aucun. Comment faire ? Combien sont perdus ? Il plonge les bras dans l’eau fouille la vase, en retrouve trois. Et les autres ? Son père sera furieux. Sans compter que la panse est irrécupérable. Thobée visualise encore et encore le moment fatidique dans sa tête afin de savoir combien de galets sont perdus. Trois, cinq, sept ? Rien à faire, il ne parvient pas à s’en souvenir. Il les a pourtant compter hier. Il ferme les yeux, les recompte en esprit.

Puis, une idée lui vient : il décide de dessiner les galets un à un. Ou bien les chèvres peut-être ? Non, les galets, ce sera plus simple. Celui qui avait cette belle couleur rouille, celui d’un gris pur et uni, celui qui avait la forme d’un pétale de fleur, celui qui avait… Oui, tous les galets lui reviennent ainsi en mémoire et alors que son père arrive pour lui demander de confirmer le nombre de bêtes, Thobée jette un œil au sol, compte les dessins de galets : quatorze !

Mais son père n’est pas dupe. Pourquoi regarde-t-il le sol et pas dans la panse ? Thobée montre ce qu’il reste du vieux sac déchiré et explique. Il est sûr de lui, il y avait quatorze galets en tout et donc quatorze chèvres. Pourtant, son père ne veut rien entendre. Comme prévu, il est furieux. Ces jolis dessins ne remplaceront pas les galets. Thobée doit faire plus attention.

Ils repartent dans un silence lourd de reproches. Par chance, le père de Thobée a bien réuni quatorze chèvres. Mais le jeune garçon va devoir grandir et abandonner une bonne fois pour toute ses idées de dessins.

Arrivés dans la vallée, ils échangent les animaux contre deux cents épis d’un beau blé bien jaune, puis repartent dans l’autre sens. Deux cents épis. Donc deux cents galets… Et lorsqu’ils sont de retour auprès de l’ancien propriétaire des chèvres, le père de Thobée explique. La panse était vieille et n’a pas tenue. Mais il y en avait quatorze, il s’en souvient, il en est sûr ! L’homme a bien quatorze galets dans sa propre panse, mais il y a un petit trou sur le côté. Des galets sont peut-être tombés. Il affirme qu’il y en avait quinze. Thobée et son père savent que cet homme ment. Mais comment le prouver sans les galets. Ils s’étaient entendus sur douze épis de blé par chèvre. À présent, c’est douze épis de blé en moins pour eux.

La colère du père de Thobée contre son fils revient. À défaut de pouvoir s’en prendre à l’homme, il s’en prend à Thobée qui a perdu les galets.

Thobée, ce soir-là, mangera et dormira à l’écart. Seul, pensif, il dessine au sol. Sa tête est pleine de galets, pleine de cornes à compter, de pattes à dénombrer. Alors, machinalement, sans y penser, il représente des cercles et des traits.

Un trait, une patte, une corne. Un trait, un. Un trait, un. Les mots martèlent son esprit jusqu’à ce qu’ils ne veuillent plus rien dire. Les traits s’alignent, se multiplient. Il lui faudra la soirée pour que lui vienne l’idée d’associer un sens aux traits qu’il dessine. Plus de galets, mais des tablettes d’argile pour inscrire les comptes, tenir les registres. Thobée vient d’inventer l’écriture. Bientôt les linéaires A, puis B. Désormais, les lointains descendants de Mater pourront écrire leur propre histoire.

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La lignée de Mater : Les dons de la Terre-Mère

Genre : Nouvelle historique

Copyright Marjolaine Pauchet

l'agriculture

La lignée de Mater :

Les dons de la Terre-Mère

(tome 8)

Egram et Kar regardent les graines posées au sol. Quel dommage de laisser cette nourriture. Touf est mort hier soir. Une chasse qui a mal tourné. Le pauvre a agonisé pendant trois jours. Egram et Kar sont restés à ses côtés, lui tenant la main jusqu’au bout.

À présent que Touf est mort et enterré, ils ne sont plus que trois. Egram, Kar et leur fille Damaé qui n’a que quelques lunes. De leur clan, il ne reste qu’eux. La Terre-Mère n’a cessé de les punir ces derniers temps. Elle a commandé à leurs esprits de la rejoindre les uns après les autres. D’abord se fut Kya, le fils du chef, dont l’esprit écouta le commandement de la Terre-Mère. Puis chacun, mères, pères, enfants, anciens… Tous et toutes. Qu’est-ce que la Terre-Mère peut bien leur reprocher ? L’un d’eux mourra-t-il encore ?

Cette question trouvera sa réponse en son heure. Ils regardent les graines au sol. Ils ne prendront rien, que leur fille déjà dans les bras de sa mère. Quel dommage, tout de même, de laisser cette nourriture. Qu’importe, il faut partir. Bientôt, le froid envahira la vallée, le gibier se fera rare et les plantes encore plus. Damaé ne survivra pas. À deux, ils ne sauront pas la protéger du froid, de la faim et des prédateurs s’ils restent ici. L’amour, parfois, ne suffit pas. Alors pour sauver leur enfant, ils laissent tout, conscients de la route, longue, sans doute, qu’ils ouvrent devant eux.

Six mois passent.

Les jours rallongent, les températures grimpent, le soleil arrose tout de ses rayons et le monde redevient vert à perte de vue. Egram, Kar et Damaé sont de retour. Là où ils ont jadis laissé ces quelques graines, des plantes ont poussé. Egram les regarde. Elles sont de la même espèce que celles dont provenaient les graines. Après quelques jours de réflexion, elle offre sa conclusion à son compagnon : pour elle, se sont les graines qu’ils ont laissées là avant leur départ qui sont à l’origine de ces plantes. Kar éclate de rire. Pour lui, cette idée est absurde. Pourtant, Egram sait qu’elle a raison. Elle connaît les plantes. Elle sait depuis longtemps que parfois, la terre nue reste nue, tandis que d’autres fois, elle se pare de mille teintes de verts. Pendant si longtemps elle s’est demandée pourquoi… Ce serait donc ça, la réponse ? Oui. Elle y croit.

Mais toute la plaine est verte. Toute la plaine est couverte de fleurs, de plantes, etc. Pour Kar qui voit la multitude, le fait qu’à cet endroit, ce soit cette espèce qui ait poussé est le fruit du hasard ou la volonté de la Terre-Mère. Rien de ce que peuvent les descendants de Mater ne changera ça.

Lorsque le temps des graines est revenu, Egram choisit une terre nue pour y planter celles qu’elle a prises. Et voilà qu’après quelques jours, des pousses sortent de terre. Kar n’en croit pas ses yeux. Se pourrait-il qu’Egram ait raison ? Si oui, alors il entrevoit déjà un avenir radieux pour sa petite famille. Un avenir où la faim n’existerait plus. Mais le soleil est bien trop fort et la pluie ne vient pas. Les petites plantes ne résistent pas. Egram est déçue. Elle sait depuis longtemps que trop de chaleur et pas assez d’eau font jaunir la plaine et dépérir les plantes. Comment faire ? Elle s’en veut d’avoir cru pouvoir ravir à la Terre-Mère son pouvoir de vie. Et voilà qu’Elle se charge de la remettre à sa place.

Pour supporter la chaleur, la petite famille se rapproche de la rivière. Il y fait plus frais et surtout, ils espèrent y trouver encore de l’eau. Enfin arrivés, Kar s’agenouille devant le cours, y plonge les mains, les joints pour y puiser de l’eau et mène le bienfaisant liquide jusqu’à sa bouche. Une fois, deux fois. Alors qu’il étanche sa soif, une idée lui vient : peut-être pourrait-il étancher de même la soif des plantes. Mais comment transporter l’eau ? Dans la panse d’aurochs qui sert déjà de besace, peut-être ? Oui ! C’est une idée ! Et Egram et Kar, tous deux, vont arroser des plantes qui survivent encore.

Quelques jours plus tard, la flore ainsi abreuvée est redevenue verte et vigoureuse. Cependant, au milieu de la plaine jaune, ce vert attire les herbivores qui ont tôt fait de manger le fruit du labeur de Kar et Egram.

Cependant, tous deux n’ont pas dit leur dernier mot. Ils abreuvent à nouveau certaines plantes et montent la garde à tour de rôle. C’est épuisant.

Il va falloir rester longtemps. Il va falloir tenir l’hiver lorsqu’il sera là. Il va falloir rester pour que la détermination du couple paie enfin. Alors ils construisent leur abri juste à côté. Et quitte à rester, à mesure que les jours décroissent, ils plantent des pieux de plus en plus solides dans le sol pour tenir la peau qui leur sert de toit. Des pieux, mais quelle idée ! Et pourquoi ne pas les disposer autour de ce petit carré de terre qu’ils veulent protéger ? Cela effaroucherait peut-être les animaux ? Non ? Et pourquoi ne pas disposer des bâtons à l’horizontal entre chaque pour bloquer le passage des herbivores ?

Au fil du temps, Egram et Kar seront aidés par Damaé, puis par celles et ceux qui les rejoindront. En ayant inventé l’agriculture, Egram a ouvert une porte à la lignée de Mater. Pour que cette invention ne soit pas vaine, il a fallu inventer sitôt la sédentarité et une autre porte s’ouvre.

De bonnes choses ? Pas sûr. Question de point de vue… Car dès lors, la lignée de Mater augmentera de façon considérable sa démographie. Dans le même temps, l’espérance de vie de ses représentants se réduira drastiquement et elle découvrira les conflits, puis les guerres. Avec l’avènement des premiers villages, viendront les premières épidémies. Mais pour l’heure, Kar et Egram sont juste fiers du cadeau qu’ils font à Damaé : la sécurité alimentaire.

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Lettre à mon neveu

Genre épistolaire

Copyright Marjolaine Pauchet

27 février 2022

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Lettre à mon neveu

 

Mon neveu. Tu as 8 ans. Assez grand, déjà, pour comprendre un peu, trop petit encore pour comprendre tout.

Mon neveu. Quand j’avais ton âge, j’ai reproché tant et tant à la génération de mes parents. Le monde était gris, il était sale, elle n’entendait pas les animaux pleurer, elle détournait les yeux des espèces qui disparaissaient. Ce monde où les enfants esclaves se comptaient par millions, où de ceux qui ont faim, qui ont mal, on faisait des expo pour parler du bien.

Dans ce monde aussi, mon neveu, on choyait l’Europe comme un rempart à la guerre, construite de haute envolée pour ne plus voir le sang couler. Dans ce monde où la disparition annoncée des loups, ces majestueux trésors que l’Histoire a tenté maintes fois de nous voler, ne bouleversait personne, cette génération-là essayait de nous apprendre que tout était bien, que le pire était derrière nous, qu’il n’y avait que cinq continents (sans doute que plus, cela ferait désordre), que l’Histoire nous servait de leçon. Une espèce de marché de dupes dans lequel nous n’étions pas si dupes que cela. Nous avions cru que lorsque ce monde serait nôtre, nous ferions mieux, mon neveu. Mieux que ce monde en gris qui saignait, qui criait et que tant ne voulaient pas écouter. Nous avions cru que nous ferions mieux que ce monde en gris, mon neveu.

Et pourtant, mon neveu, nous avons grandi dans un monde où l’Europe était un rempart à la guerre, où sa construction donnait lieu à des fêtes dans les cours d’écoles, où, par peur d’être montrés du doigt, les plus aisés de la haute sphère des grandes capitales se mobilisaient pour venir en aide, là à l’affamé de Somalie, là au réfugié du Darfour. Nous avons grandi dans un monde où la peur des attentats terroristes n’existait pas, où on n’apprenait pas aux enfants à se cacher sous la table ou dans un placard en cas d’attaque.

Je te demande pardon, mon neveu. Je pensais que ce monde en gris dans lequel j’ai grandi et tes parents aussi était le plus terrible. Je ne pensais pas, non, je ne pensais vraiment pas être de la génération qui ferait pire, un monde en noir. Un monde où les masses se dressent contre l’Europe, où elle n’est plus ce rempart protecteur contre ce goût immodéré du sang. Un monde où les plus aisés de la haute sphère des grandes capitales montrent du doigt ceux qui ont tout perdu, ceux qui ont faim, ceux qui ont peur.

Je te demande pardon, mon neveu, d’être de la génération qui a fait pire.

Mon neveu, de quelle génération seras-tu ? Dis-moi que tu seras d’une génération bleue. Dis-moi que tu seras d’une génération verte. Et puis tu sais, ces deux couleurs sont si proches qu’il existe des langues où il n’y a qu’un mot pour désigner les deux. Mon neveu, si tu savais, l’humanité peut être si riche parfois ! Mon neveu, s’il te plaît, dis-moi que tu seras d’une génération bleue, dis-moi que tu seras d’une génération verte. Parce que tu sais, mon neveu, le monde ne tolèrera plus d’autres écarts. Mon neveu, je ne savais pas que je serai de la génération noire, je t’en demande pardon de te faire ce monde-là, mais je sais qu’il ne tendra plus la main. Si notre génération ne met pas le point final à ce monde et que vous ne faites pas une génération bleue, une génération verte alors, mon neveu, ce monde mettra le point final à l’humanité.

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La lignée de Mater : Canis : Naissance d’une amitié

Genre : Nouvelle historique

Copyright Marjolaine Pauchet

Amis pour la vie

Canis :

Naissance d’une amitié

(tome 7)

 

La petite louve avance au petit trot avec sa meute. Objectif : trouver une proie qui nourrira tout le monde.
Là, cette odeur, pas de doute, c’est celle d’un cerf.
Tous et toutes prennent sa direction, chacun alléché, déjà, par le déjeuner prochain.
Après quelques heures de piste, l’animal est en vue. Grand, fort, superbe… dangereux. Mais la meute en a connu d’autres et ne se laisse pas impressionnée.
La traque proprement dite commence. Le fatiguer, l’épuiser, jusqu’à ce qu’à bout de forces, il se rende de lui-même ou soit trop éreinté pour représenter une menace sérieuse. La technique est au point. Et bientôt, la meute donne l’assaut final.
Sous les crocs, la chair se déchire, l’os se brise, le cerf, encore vivant, hurle à réveiller les morts avant de les rejoindre, enfin.

La petite louve, sage, attend son tour : le couple dominant d’abord. Canis a le ventre vide et se pourlèche les babines devant le repas qui l’attend. Pourtant, pas une de ses pattes ne bougera tant que la carcasse ne sera pas sienne. Lorsque le moment vient, elle dévore à pleines dents ce repas si mérité.

Mais Canis en a assez d’attendre pour manger et surtout, elle en a assez d’aider ses parents à élever ses jeunes frères et sœurs. Elle veut être mère à son tour. Hélas, seuls ses parents, le couple dominant, ont le droit de se reproduire. Pour gagner ce droit, une seule solution : quitter la sécurité de la meute, partir, seule, en quête d’un compagnon avec qui elle fondera la sienne. Après tout, elle est douée pour la chasse et l’élevage des plus jeunes n’a plus aucun secret pour elle. Elle saura. Elle est prête.
Une fois tout le monde repus, la troupe repart en direction du terrier et à mi-chemin, Canis bifurque, quitte les pas de celui qui la précède et s’en va, seule. Le soir venu, elle a atteint la limite du territoire. Qu’y a-t-il au-delà ? Elle l’ignore. Jamais elle ne l’a vu, jamais elle n’a franchi la frontière.

Trois lunes passent. La petite Canis a maigri, ses côtes sont saillantes. Chasser en meute est une chose, chasser seule en est une autre. Elle n’aurait jamais pensé qu’il soit si dur de vivre seule.
Un jour, elle trouve une meute. Celle-ci, agressive, la repousse sans ménagement. Le message est clair : si elle approche, elle sera tuée. Pourtant, la faim et le manque de compagnie la taraudent tant qu’elle reste à proximité.
Canis est en chaleur. Les mâles de la troupe le sentent. Les femelles aussi. Tandis qu’elle est en train de copuler, la dominante se rue sur elle avec fracas. Les deux partenaires, toujours liés dans l’acte, fuient comme ils peuvent. Et quand enfin ils se libèrent l’un de l’autre, le mâle, loin d’être aussi attiré que Canis par l’idée de quitter sa meute à son tour, la rejoint, penaud pour sa mère qui consent à le reprendre.

Canis est toujours seule. Canis a toujours faim. Et Canis est enceinte. Arrivera-t-elle à fonder cette meute ?
Une nouvelle lune a passé. Canis n’est plus enceinte. La faim était trop forte, les embryons n’ont pas tenu.
Et puis, son flaire infaillible détecte une carcasse, non loin. Elle s’approche, discrète. Si d’autres prédateurs la nettoient déjà, elle aura peu de chances d’avoir l’avantage.
Et des prédateurs sont bien à l’œuvre. Mais ceux-là sont bizarres. Elle en a déjà vu de loin, jamais d’aussi près. Ils n’ont pas de poils, marchent sur leurs pattes arrière et portent comme des peaux sur leur peau. Non, Canis n’a jamais vu pareil animal. Aucun, à sa connaissance, n’est plus étrange.
La petite louve garde son sang-froid. Elle sait que cette bête-là, aussi bizarre soit-elle, est dangereuse. Même les ours s’en méfient. Non, Canis ne doit pas s’approcher.
Elle a si faim pourtant. Et la carcasse qu’ils sont en train de découper est si belle. Ils ont beau être nombreux, elle pourrait bien en prendre une bouchée ou deux. Canis attend la nuit.

Lorsque la pénombre se fait et que, les étranges animaux sur deux pattes tournent auprès du feu en tapant sur des peaux tendues, elle approche à pas feutrés, à pas de louve. Nul ne la voit et elle repart avant d’être prise, un beau morceau dans la gueule.
Le lendemain, elle dort dans un fourré lorsqu’un bruit la réveille : trois membres de l’espèce sans poils passent à côté d’elle sans la voir, ramenant avec eux une nouvelle carcasse.
Ces animaux-là sont vraiment de redoutables chasseurs.

Une fois le danger écarté, elle s’éloigne discrètement et tombe nez à nez avec un autre loup. Un mâle. Seul, à l’évidence, les côtes aussi saillantes que les siennes, attiré-là par la même idée, la même odeur de repas.
Tous deux se reniflent, font connaissance. Chacun a faim, de société autant que de nourriture. Les joutes amoureuses démarrent bien vite. Mais cette fois, Canis n’est pas en chaleur, le mâle devra attendre s’il veut s’accoupler avec elle. Qu’importe. C’est ainsi que commence un clan et chasser à deux est plus facile que de chasser seul.
Ils partent en quête d’une proie. Cependant, deux, ce n’est pas encore suffisant pour s’en prendre à des cerfs ou à d’autres grands animaux. Au soir, enfin, ils tombent sur une harde de sangliers et en isolent un. Rien ne se passe comme prévu : la faiblesse des loups ne leur permet pas d’esquiver la riposte de l’animal avec efficacité. La défense du sanglier se plante dans le flanc du compagnon de Canis. Elle-même est blessée à la patte.
Douloureux, ils s’en retournent en courant.
La chasse devra attendre plusieurs jours, le temps de guérir. Mais comment guérir, quand pour cela il faut manger, que pour manger il faut chasser et que pour chasser, il faut avant tout guérir ?

Canis et son mâle retournent vers le campement des animaux sur deux pattes. Cette nuit, ils chiperont de la nourriture.
Le chapardage se passe bien et à nouveau, personne ne les trouve.
Un jour, alors qu’une vieille est laissée seule au camp avec les jeunes pendant que les autres marcheurs sur deux pattes sont partis en quête de nourriture, les loups, moins effrayés par ce petit groupe sans animal fort, s’approchent.
La vieille les aperçoit. Elle tente de les faire fuir avec un rondin enflammé. Les loups s’éloignent un peu, puis reviennent. La faim les tenaille, l’occasion est trop belle. Comment sauver les petits dont elle a la charge ? Sans réfléchir, elle leur lance une part du gibier qu’elle gardait pour nourrir les rejetons. Il vaut mieux qu’ils aient faim, plutôt qu’ils nourrissent les loups. Ce geste a du génie : Canis et son compagnon ainsi distraits se repaissent sans plus un regard pour les bambins ou pour la vieille. Le lendemain, elle recommence. Et le soir, enfin, les autres membres de la troupe reviennent et les loups se sauvent.
Cette fois, ils sont tous deux repus et s’ils ne sont pas encore guéris ni assez forts pour repartir en chasse, ce semblant de vigueur retrouvé déclenche les chaleurs de Canis.
Peu à peu, les loups prennent l’habitude de s’approcher pour quémander de la nourriture. Les marcheurs sur deux pattes sont d’abord surpris par ce comportement incongru et en rient. Faut-il leur donner cette viande si dure à chasser ? Ne risquent-ils pas, une fois guéris, de les attaquer ?
Jamais on ne nourrit un concurrent de chasse. C’est la règle. Ils tuent même les louveteaux quand ils trouvent un terrier.
Pourtant, le danger ne semble pas bien grand et ce d’autant plus que la contrée est giboyeuse. C’est entendu, les marcheurs sur deux pattes décident de ne pas tuer les loups, mais ils ne les nourriront pas non plus.
Le lendemain, tout le monde lève le camp pour aller plus bas, dans la vallée, près d’un guet. Les troupeaux en migration devraient bientôt passer là. De loin, les deux loups suivent.
Canis attrape un lièvre qu’elle refuse de partager avec son mâle : elle est enceinte. Il lui faut manger plus que d’ordinaire. Interdit et peut-être aussi vexé, il s’éloigne. Il n’a pas encore repris assez de forces pour se battre contre elle.

Lorsque les bovidés approchent de la rivière, tout le monde se met en position, prêt à en tuer autant que faire ce peu. Autant de viande d’un coup assurera la subsistance du groupe pour plusieurs mois.
Mais alors que l’un des chasseurs lance sa sagaie sur un jeune, la mère le charge, furieuse. Il attrape une autre sagaie, vise, la manque. Une autre encore, elle fuse, lui taillade l’oreille, rien ne semble l’arrêter. Les autres membres de la troupe ont à peine le temps de réagir que les deux loups se jettent sur le bovin en charge et tous ensemble, canins et humains, parviennent à l’arrêter. Cette fois, le message est clair : Canis et son compagnon appartiennent à la meute et blessés encore, ils ont risqué leur vie pour avoir droit à leur part du butin.

Il faudra encore du temps pour que les uns et les autres s’apprivoisent. De cette union sans précédent naîtra une amitié qui peuplera la Terre et changera aussi bien les descendants de Canis que la marche des descendants de Mater qui ne seront plus jamais seuls.

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La lignée de Mater : La douleur comme inspiration

Genre : Nouvelle historique

Copyright Marjolaine Pauchet

Une plume qui virevolte.

La lignée de Mater :

La douleur comme inspiration

(Tome 6)

 

Lyu et Hia sont heureux. Leur enfant vient de naître. Le premier. Il ne sera pas le dernier. Fid tète goulument le sein de Lyu. À ce rythme, il grandira vite. Les jeunes parents regardent avec amour le petit être qu’ils ont créé. Qu’il est beau leur fils ! Dix doigts, dix orteils, un petit nez retroussé et un bel appétit ! Le bébé est un gage d’avenir pour toute la troupe. Chaque enfant est signe de fertilité, promesse de nombreux lendemains. D’autant que Fid est né le jour du solstice d’hiver. Un heureux présage s’il en est. Au moment précis de sa délivrance, Lyu a assisté à une envolée d’oiseaux. Ça aussi, c’est un heureux présage. Tout le monde s’accorde dessus et le sorcier dessine une trace sur le front de Fid à l’ocre rouge : l’enfant est voué à un grand destin.

De lunes en saisons, Fid grandit sous le regard attendri de ses parents. Le bonhomme apprend à marcher, d’abord à quatre pattes, puis debout. Ensuite, se sont ses premiers mots. Sait-il les millénaires de force, d’inventivité, d’ingéniosité et de heureux hasards qu’il aura fallu pour en arriver là ? Non. Bien sûr que non. Mais un jour, peut-être, il le devinera vaguement. Surtout si les présages se réalisent, surtout si le sorcier en fait son apprenti le moment venu. Chaque jour qui passe, l’homme y pense, espère. Lui n’a jamais su féconder personne. C’est la malédiction de la Terre-Mère ou plutôt c’est la contrepartie pour sa clairvoyance. La vie ne le prend pas pour géniteur. Alors Fid, cet enfant né au solstice sous une volée d’oiseaux, cet enfant qui a ouvert les yeux en grand et a souri quand il lui a déposé cette marque sur le front, sera un parfait apprenti. Un jour. Quand son corps aura poussé, que sa pensée s’affinera, quand il verra la magie de la fleur qui s’ouvre au soleil pour dévoiler ses couleurs ou de la jeune plante qui perce la terre nue au printemps pour la verdir et la remplir de milliers de teintes, d’arômes et d’animaux.

Pour l’heure, ce qui l’amuse, se sont les feuilles qui tombent des arbres dans une danse et une grâce qui n’appartiennent qu’à elles. Tiens, la plume d’un oiseau posé sur la branche tout là-haut se décroche à son tour et voltige jusque sur la tête de Fid qui éclate de rire. Cet enfant est un rayon de soleil. Tandis qu’il joue avec sa plume, il apporte bonheur et légèreté à tout le clan. Oh, certes, ce n’est pas le seul bambin de la troupe, mais sa bonne humeur permanente et les aspirations qu’on a pour lui en fait l’un des plus aimés et des plus choyés.

Mais l’instant n’est pas à la joie innocente. Le clan n’a plus rien à manger. Les adultes se séparent en deux groupes : l’un part en chasse, l’autre ramasser et cueillir. Pour ce dernier poste, il faut bien compter six jours. De quoi ramasser assez pour tout le monde. Pour la chasse, tout dépendra de la distance des animaux et du temps de les trouver… Seule Dange, la grand-mère de Fid, reste auprès des plus jeunes enfants pour les surveiller. Cela ne la dérange pas. Elle aime être grand-mère. Elle a encore l’énergie nécessaire pour s’en occuper et tous ces petits, qu’ils soient ou non de son sang sont sa joie de vivre.

La marche pour trouver une proie est longue. La tribu est nombreuse, cela fait beaucoup de bouches à nourrir. Un animal de bonne taille. Une antilope ou deux, un zèbre ou un gnou peut-être ? Pendant qu’ils cherchent des traces de passage, Lyu en a l’eau à la bouche. Fid, resté au camp avec Dange et les autres, aussi. C’est qu’il a faim, le Fid. Il a gardé bon appétit. Lyu aime toujours autant le voir dévorer. Qu’il est beau son fils ! Bientôt, son ventre s’arrondira de nouveau et Fid apprendra à travers son rôle de grand frère d’être celui sur qui chacun peut compter. Le sorcier l’a promis. Oh, certes, tous les premiers nés ne deviennent pas des piliers de leur clan, mais Lyu, en bonne mère, devine ces choses-là.

Deux jours auront été nécessaires pour trouver une piste digne d’intérêt à suivre. Enfin, ils sont sur les traces d’un troupeau d’antilopes. Encore plusieurs heures et les animaux sont en vue. Ils les observent de loin et repèrent un jeune qui s’écarte du groupe et un individu blessé. Voilà leurs proies. Ne reste qu’à se positionner et à attaquer. La chasse réussie, on charge les deux cadavres sur les épaules à tour de rôle et on reprend la route du camp. Le groupe est satisfait et rentre le sourire aux lèvres. Ces antilopes nourriront la troupe durant plusieurs jours. Hia imagine déjà la joie sur le visage de Fid quand il les verra revenir.

Quand ils arrivent enfin à proximité du camp, quelque chose les inquiète : ils ont entendu les hyènes plus tôt sur leur trajet. D’abord, ils ont pressé le pas, craignant qu’elles ne les traquent pour leur voler leur butin. Puis, ils se sont rassurés en reconnaissant les cris : ces hyènes ne chassaient pas, elles ne chassaient plus. Leur appétit était satisfait. Alors ils ont ralenti. Et maintenant qu’ils ne sont qu’à quelques centaines de pas du camp, les oiseaux, d’ordinaire si bruyants paraissent plus calmes, presque silencieux. Ils repensent aux hyènes et un mauvais pressentiment les submergent. Les parents du groupe, dont Lyu et Hia se précipitent. Dange est là, en sang, pleurant ce qui lui reste de forces. Elle s’est battue comme une lionne pour défendre les enfants. Heureusement, ils sont sains et saufs dans l’arbre auquel est adossée la vieille. Mais où est Fid ? Où est-il ? Les étranges fruits descendent un à un pour rejoindre, choqués encore, les bras de leurs parents respectifs. Fid, lui, ne descend pas, il ne semble nulle part. Dange, elle, incapable de parler tant ses blessures sont graves rend son dernier souffle dans les bras de Hia.

Les hyènes, ça ne peut être que ça ! Lyu et Hia se lancent à leur poursuite comme si les chasseuses avaient l’habitude de rendre leur proie. Elles la rendront bien, celle-là ! Ils sauront leur faire voir ! Trois membres du groupe partent avec eux. La piste est facile à suivre. Elles ont traîné Fid au sol. Celui-ci est imbibé de sang et écrasé sur leur passage. Lyu sait qu’elles sont loin, pourtant elle jurerait entendre son enfant hurler. Fid vivra, elle le sait, le sorcier a dit qu’il était promis à un grand avenir au sein de la troupe. Elle le sait.

Bientôt cependant, c’est son cri qui retentit. Certes, les hyènes étaient beaucoup plus loin que ça quand ils les ont entendues, mais elles avaient déjà mangé. Oui, il a hurlé quand elles l’ont dépecé vivant à quelques pas à peine du camp. Maintenant, c’est Lyu qui hurle et Hia qui pleure devant le petit corps dont il ne reste pratiquement rien, éparpillé ci et là. On laisse les parents à leur peine. Que faire d’autre ? Au matin, Hia, les yeux rouges et la mort dans l’âme retourne à son tour auprès des siens. Lyu, elle, est inconsolable. Elle demeure à genoux, en pleurs auprès du crâne de son fils percé de trous de crocs et détaché de la colonne vertébrale elle aussi à nu. Plusieurs fois, on vient la chercher, elle refuse. Il faut partir pourtant. On ne reste pas auprès des morts. La Terre-Mère l’a décidé ainsi. Il faut partir. Ceux qui restent prennent la fièvre et meurent sous peu. Qu’est-ce que la perspective de la fièvre et de la mort pour une mère en deuil ? Une douceur ? Un réconfort ? Lyu n’a que faire de la Terre-Mère, elle refuse d’abandonner son fils.

Les jours passent. La troupe est allée se poser un peu plus loin en attendant que Lyu soit prête. Matin et soir, Hia vient la voir, il regarde les os de son fils le cœur brisé et tente de convaincre la femme qu’il aime de partir avec lui. Elle ne souhaite qu’une chose, que les hyènes reviennent et la dévorent elle aussi. Elle ne se débattra pas, c’est promis. Peu à peu, ne mangeant rien, elle s’affaiblit. Mais les hyènes ne reviennent pas, comme si elles sentaient le danger que représente le groupe tout près, comme si elles savaient que la prochaine fois qu’elles croiseront la lignée de Mater, ce sera un combat à mort et que ce seront-elles, cette fois, qui mourront. À moins qu’elles n’aient simplement fait leur œuvre.

Un jour, alors que Lyu est auprès de son fils, une plume vient virevolter au-dessus et atterrit sur la main dont un peu de chair reste, dévorée par les vers. Elle se souvient alors de celle qui lui était tombée sur le front. Qu’il était beau son rire ! Translucide comme l’eau de la plus pure des rivières, transperçant comme la pluie qui glace, réchauffant comme le plus doux des rayons de soleil. Qu’il était beau son rire ! Qu’il était beau son fils ! En cet instant, elle le revoit, vivant, comme elle était fière de lui !

Enfin, elle se relève avec difficulté, tout ankylosée qu’elle est par cette longue immobilité. Puis, elle ramasse un à un les os de Fid et vient les placer assis contre l’arbre, comme il était quand il a reçu cette plume sur le front. Ainsi pour toujours, dans la position de son plus bel éclat de rire. Lorsque fait, elle dépose la plume sur le front de Fid avant de faire demi-tour pour retourner auprès de Hia.

Cet hommage au fils aimé entame un nouveau chapitre de la lignée de Mater. Peu à peu, les morts qu’on a aimés, puis ceux qui ont compté, puis tous et toutes, auront droit à cet adieu des vivants. L’inhumation comme lien avec les morts et comme passage d’un univers tangible à un univers spirituel bouleversera pour toujours les descendants de Mater.

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La lignée de Mater : Abrite-toi si tu peux

Genre : Nouvelle historique

Copyright Marjolaine Pauchet

Arbre dans la savane

La lignée de Mater :

Abrite-toi si tu peux

(tome 5)

 

Ces dernières années ont été terribles. Il a fait si sec et il a plu si peu.

Que peut-il bien arriver à la nature ? Pourquoi les nuages sont-ils si rares et ne donnent-ils plus d’eau ou si peu ? La terre a si soif elle aussi qu’elle boit sa propre eau. Il n’en reste presque plus pour les animaux qui la peuplent. Alors la troupe marche. Elle marche depuis des jours en quête d’eau et de nourriture. Les plantes sont mortes, les proies ont déserté la plaine. Il faut que le groupe les rejoigne. Qu’il retrouve l’eau, qu’il retrouve la vie.

De-ci, de-là, une carcasse séchée par le soleil. Un de plus qui n’a pas survécu, qui a eu soif trop longtemps. Le groupe aussi n’est plus que l’ombre de lui-même. La moitié au moins de ses membres sont déjà morts de soif ou de faim. On n’ose plus faire de petits. À quoi bon ? Avec quoi les nourrir ? Le lait des mères s’est tari lui aussi. Souvent, quand l’une est grosse, le bébé n’a pas le temps de naître qu’il est déjà mort. Il faut de l’eau. À tout prix.

Tek le sait et il est désespéré. Il ne veut pas être le dernier chef. Alors ils marchent et quand ils trouvent une carcasse, ils vont la visiter dans l’espoir qu’elle contienne encore un peu de viande accrochée à quelque os à droite ou à gauche. Un cadavre de phacochère, un de gnou, deux de zèbres, deux de lions… La viande restante est si rare. Quand il en reste… Qui mangera ? Qui aura faim encore ? Et quand boiront-ils ?

Et puis ce soleil ! Jamais de répit. Jamais d’ombre. Les arbres sont morts. Tout meurt autour du groupe. Quelle chaleur ! Une des carcasse de lion contient encore beaucoup de viande. Enfin ! Des rares prédateurs qu’il reste, personne n’a osé s’attaquer au corps de celui-ci. Même mort, il imposte encore le respect. Mais tout est si sec ! Comment manger ça ? Pourtant, les descendants de Mater, affamés, se jettent dessus et mangent tant qu’ils peuvent jusqu’à ce que tous les os soient nettoyés. Blancs. Comme si aucune chair ne les avait jamais enveloppés. Les ventres sont pleins. Oui. À présent cependant, ils ont plus soifs que jamais. Il faut boire. S’ils ne trouvent pas très vite de l’eau, Tek ne donne pas cher du reste de son groupe.

Le lendemain, alors que le soir tombe, que Saal est mort de soif et qu’il faut maintenant porter Ud qui ne tient plus debout, la troupe aperçoit une nouvelle carcasse. Énorme. Celle d’un éléphant. À mesure qu’ils s’approchent, ils veulent y croire : elle semble intacte. Desséchée, encore, mais intacte. Peut-être que certains organes sont encore humides ? Dans un animal de cette taille, tous veulent y croire. Tous se précipitent. Mais lorsqu’ils arrivent par le dos de la bête inerte et en font le tour pour accéder au ventre et aux flancs, ils tombent à genoux de déception : il ne reste que les os et la peau. Toul n’y croit pas. Elle soulève la peau. Une puanteur se dégage toujours de l’antre. Quelques petits trous sur le cuir laissent passer des rais de lumière et donnent un aspect de voûte étoilée au cuir tanné par le soleil. Courbée, elle pénètre dans le pachyderme à la recherche de quelques petits bouts de chair encore accrochés à un os. Mais rien.

Déjà, les ténèbres emplissent le monde. Loin de tout abri, les membres du groupe vont se retrouver à la merci des prédateurs nocturnes.

Il faut vite partir en chercher un. Ud survivra-t-il ? Toul s’en fiche. Ud ne survivra pas. Tek lui dit de sortir de là. On ne rentre pas dans les morts. On ne rentre pas dans la mort. Ce qu’elle prend, elle le garde. Quelle mouche a piqué Toul pour agir ainsi ? La mouche de la faim. Celle de l’épuisement aussi.

Toul ne veut rien écouter. Pas avant demain. Les prédateurs rôdent. Elle les entend. Là, au milieu des côtes de l’éléphant, sous sa peau, elle se sent en sécurité comme dans une grotte. Qu’on lui donne de l’ocre et elle y apposera sa main ! Non, Toul ne sortira pas de là avant demain matin. La troupe a besoin de repos. Marcher ou partir, rien ne sauvera Ud. Les corps doivent s’épargner pour survivre.

Un autre membre de la troupe est convaincu par Toul et entre à son tour. Puis un autre. Bientôt, Tek doit céder. Cette nuit, à défaut de nourriture et d’eau, ils dormiront au moins en sécurité. La jeune femme ne ferme pas les yeux. Trop soif. Trop faim. Au lieu de cela, elle porte les yeux sur un trou dans la peau : la lune l’éclaire, douce et maternelle. C’est bien la première fois qu’ils s’abritent dans le corps d’un éléphant. Idée étrange. Saugrenue. D’ordinaire, la troupe trouve refuge dans un abri sous roche ou monte dans un arbre. Mais ce cadavre, même s’il ne contenait plus rien à manger, est tombé à point nommé. L’animal est mort au bon endroit.

Au petit matin, le groupe sort de la carcasse. Ud n’ouvre pas les yeux. Il ne les ouvrira plus. Tous en ont assez de mourir les uns après les autres. Aujourd’hui, il faut trouver de l’eau. C’est l’aurore et comme souvent, un léger voile nuageux adouci le ciel. Aucun n’y prête plus attention : il est toujours chassé par le soleil. Vers le milieu de matinée pourtant, les nuages sont bien là, prenant désormais toute leur place. Après un tonnerre lointain, quelques gouttes d’eau, grosses et lourdes tombent au sol. Les membres de la troupe, comme fous, crient de joie et tendent leur langue vers le ciel pour y recueillir le délicieux liquide. Pourtant, l’averse, si on peut appeler cela ainsi ne dure pas. Et désespérés, les descendants de Mater se remettent en route.

Vers le milieu du jour, enfin, ils atteignent un arbre encore vivant et debout. Ses feuilles sont vertes et nombreuses. À son pied, une mare boueuse. À nouveau, tous les membres de la troupe sont fous de joie. Pourtant, la prudence est de mise : c’est l’endroit rêvé pour un prédateur en embuscade. Après s’être assurés de leur sécurité, ils se précipitent. Ils passeront là le reste de la journée. Le soir, chacun monte dans l’arbre pendant qu’une brise bienfaisante se lève. Quelque temps plus tard, il pleut des trombes. L’eau tant attendue est là. Enfin. Des rafales et des rafales de vent. Tous sont trempés. Qu’importe. Tous sont mouillés. Mouillés de cette eau qui donne la vie. Une bourrasque projette Joul au sol. Tek, Toul, chaque membre du groupe se cramponne pour ne pas tomber à son tour et le regarde, inquiet. Est-il blessé ?

Joul a mal au dos et se relève avec difficulté, mais il va bien. Il est enfin debout lorsqu’une énorme branche se brise et lui tombe dessus. Cette fois, Tek et Iole, la guérisseuse, se précipitent. Trop tard. Joul est mort sur le coup. Ils s’apprêtent à remonter, Toul les en empêche : elle descend à son tour, leur barrant le passage. Sitôt qu’elle est en bas, ils grimpent. Quant à elle, elle dégage le corps inerte de la branche puis lui attrape les pieds et tire le cadavre plus loin, à quelques mètres de là. Les autres la regardent sans comprendre. Pourquoi fait-elle ça ? La branche qui s’est brisée sous le vent est énorme, bien assez pour s’abriter. En la voyant depuis l’arbre, elle a reconnu la silhouette de l’éléphant dans lequel ils ont passé la dernière nuit. Comme dans cette carcasse, cette branche sera un abri. Elle la dispose contre l’arbre, le bois tourné vers la terre et le feuillage vers le ciel. Là, elle sera bien mieux à l’abri de la tempête et ne risquera pas la chute. Elle appelle le reste du groupe.

Iole arrive la première, reconnaissant là une lumineuse idée. Si Iole y va, on peut lui faire confiance. Et en quelques instants, tous sont sous l’épais feuillage de la grosse branche.

Au cours des prochaines lunes, Toul perfectionnera ses abris et apprendra à en faire des toujours mieux, protégeant du soleil, de la pluie, des prédateurs. Des branchages, des feuillages, des peaux, comme dans l’éléphant… L’idée a germé dans son esprit. Elle a compris que tailler des pierres, tanner des peaux, pouvait servir à autre chose qu’à la confection d’armes, d’outils et de vêtements.

Désormais, grâce à Toul, la lignée de Mater, où qu’elle aille, saura s’abriter du monde.

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La lignée de Mater : pas de fumée sans feu

Genre : Nouvelle historique

Copyright Marjolaine Pauchet

Pas de fumée sans feu

La lignée de Mater :

pas de fumée sans feu

(tome 4)

Jouk est le meilleur tailleur de silex de sa troupe. Fier de son savoir, il l’enseigne avec patience à sa fille. Un jour, elle sera aussi douée que lui. Elle a hérité de ses mains. Comme lui, elle caresse les cailloux, voit ce qu’ils deviendront, elle les comprend sous la pulpe de ses doigts. Oui, un jour, Fige sera une grande tailleuse. Pour l’heure, c’est encore à Jouk que revient la charge de faire naître la pointe de sagaie, le rasoir, le racloir, le couteau, etc. de la pierre ronde qui cache en elle l’un ou l’autre de ces trésors.
Cependant, le moment ne se prête guère à l’enseignement. Fige regarde son père en silence. Elle apprend aussi beaucoup comme ça. Aujourd’hui, il n’a pas le temps d’être patient ou de montrer. Kodil et Mita doivent rendre visite au groupe de la vallée voisine : il fait froid. Très froid. Et il n’y a pas assez de peaux pour que tout le monde ait chaud. Kodil et Mita veulent proposer un échange : les silex de Jouk contre des peaux bien chaudes, que tout le monde puisse survivre à l’hiver. Mais les doigts de Jouk sont gelés. Même lui n’arrive à rien. Les pierres aussi ont froid : elles ne se brisent pas comme il faut. Inlassable, il souffle dans ses mains pour les réchauffer et recommence. Fige est impressionnée par la ténacité de son père. Elle veut être importante pour la tribu, comme lui.

Sa mère l’appelle : il faut racler une peau. Fige arrive, se saisit de la peau. Cette dernière est trop lourde pour l’enfant qui ne peut la bouger. Kodil à côté la voit en peine et soulève pour elle la fourrure, puis la pose sur le bas du tronc de l’arbre qui monte en pente douce vers le ciel, poils contre l’écorce. Fige remercie et s’installe. Il n’y a rien qu’elle aime moins que le raclage. L’air est sec, il fait froid, tous les morceaux de chair encore accrochés sont aussi secs que l’air, aussi glacés que la pierre. Le geste est d’une monotonie édifiante. Au moins, il lui donne chaud et tout en raclant, elle laisse son esprit vagabonder. Vers les animaux de la vallée, vers la grotte au torrent, vers l’été, vers son père. Elle regarde si la bosse du terrain l’empêche de le voir. En se dressant sur ses jambes peut-être ? Oui ! Ça y est, elle le voit ! Elle adore son père, elle est fière d’être la fille de Jouk, du tailleur. N’est-ce pas grâce à tout ce qu’il crée de ses mains que tous mangent et se vêtent, qu’elle-même racle en ce moment même ?
Prise dans ses pensées, son esprit à mille lieues de sa tâche, cela fait un certain temps maintenant qu’elle racle le même endroit. Sans qu’elle s’en rende compte, le racloir a déchiré la peau, atteint les poils, puis l’écorce de l’arbre. Sa mère enfin la voit faire et la reprend furieuse. Ne manquent-ils pas assez de fourrures ? A-t-elle trop chaud pour en détruire une de la sorte ? Fige s’en veut. Elle décide d’aller aider Mita à chercher des bâtons longs en forêt pour faire des sagaies, mais la jeune femme n’a pas besoin d’aide.
Personne ne veut voir Fige. Elle a détruit une peau qui aurait tenu chaud. Elle qui voulait aider, qui voulait servir à la troupe comme son père. Lui en train de tailler des silex pour les échanger contre ce qu’elle vient de détruire. Il va devoir en tailler plus encore pour compenser ses bêtises. Fige s’isole, triste. Dis donc, c’est vrai que racler lui tenait chaud. À présent, la voilà qui a froid. De nouveau…

Voilà trois jours que Mita et Kodil sont partis dans l’autre vallée. Ils reviennent enfin. Pourtant, la troupe n’est pas heureuse de les voir. Certes, ils sont sains et saufs, c’est une bonne chose, mais la panse de gnou cousue en poche qui contenait les silex est toujours pleine. Ils ne ramènent pas une peau. Cette année a été mauvaise aussi pour le groupe voisin. Il n’ont pas plus de fourrures qu’eux. Ou si peu… Trop peu en tout cas pour les échanger, même contre les précieux silex de Jouk.

Tant pis. Il faudra faire avec le froid, avec les peaux qu’on a déjà, avec celle trouée par Fige. Et tous se serrent les uns contre les autres pour avoir moins froid. Elle a l’impression de s’en vouloir bien plus que le reste de la troupe ne lui en veut. Alors, comme pour se punir elle-même, elle s’isole encore. Elle ne tient pas à sentir sur elle les regards accusateurs et les reproches. Elle a bien assez des siens.

Pourtant, s’éloigner est stupide. Pire, cela peut être mortel. Il faut de la chaleur. Alors Fige souffle dans ses mains. Rien n’y fait. Elle grelotte. Elle repense au racloir. Elle déteste racler. Mais elle avait eu chaud. Un peu. Elle attrape la pierre taillée par son père, pas le racloir de l’autre fois. Non, un émoussé, pour ne pas user inutilement l’autre. Elle a fait assez de bêtises comme ça. Puis elle prend n’importe quoi, ce qui lui tombe sous la main. Elle ne veut rien confectionner, elle veut se réchauffer. Ce gros champignon sec fera l’affaire. Elle racle, elle racle, elle racle…

Ce geste qu’elle déteste, mais qui lui tient chaud, ce geste qui lui a valu la fureur de sa mère et de tout le groupe. Elle racle. Elle frotte le champignon qu’elle a pris sur l’arbre à l’aide du vieux racloir qui ne racle plus rien. Bientôt, ses muscles produisent de la chaleur et elle a moins froid. Pourtant, elle ne s’arrête pas. Sitôt son geste stoppé, elle grelottera de nouveau et il faudra se réchauffer auprès des autres. Alors elle frotte. Elle frotte, elle frotte… Une légère fumée blanche commence à s’échapper du champignon. Fige l’aperçoit et fait un bond en arrière de stupeur. D’où cette fumée vient-elle ? Il n’y a pourtant pas de feu. Elle disparaît presque aussitôt et Fige, lassée, retourne enfin auprès des siens.

Du coin de l’œil, Jouk, en père attentionné, a surveillé sa fille. Elle a produit de la fumée. Comment cela se peut-il ? Il a vu toute la scène aussi bien que s’il avait été près d’elle. Seul le feu sait produire de la fumée. Il sait que le feu fait mal, très mal : il brûle. Mais s’il brûle, c’est qu’il produit de la chaleur, beaucoup de chaleur. Assez pour réchauffer toute la troupe. Serait-il possible de créer du feu ? Non ! C’est pure folie que de croire ça ! Tailler une pierre est une chose, mais produire du feu ? Jamais aucun être humain ne saura accomplir pareil prodige ! Et pourtant cette fumée… Cette fumée… Comment est-ce possible ? Cette idée est trop étrange, trop absurde, il la chasse de son esprit et va découper des bouts de viande de la carcasse qui repose sur une branche de l’arbre.
Pendant qu’il mange, il pose son bout de viande au sol et se frotte les mains pour les réchauffer. Et là, un éclair lui vient : il a frotté ses mains l’une contre l’autre et cette friction a produit de la chaleur. Jouk sait qu’en été, quand il fait trop chaud et trop sec, un rien peut embraser la plaine. Alors peut-être que… Il reprend sa viande et réfléchit tout en mâchant. La friction produit de la chaleur. Le feu produit de la chaleur. Quand il fait chaud et sec, il y a du feu. Le feu brûle, oui, mais le feu réchauffe aussi. Cette fois, il veut en avoir le cœur net. Il attrape le champignon qu’a pris Fige, s’éloigne un peu de l’arbre dans un réflexe qu’il juge arrogant tant son idée est folle. Puis, il appelle sa fille. Après tout, c’est elle qui a fait de la fumée. Mais le racloir, même vieux et émoussé n’est pas ce qu’il faut. Il écrase là où il faut chauffer. Jouk explique ce qu’il veut faire à Fige. Elle pense que son père se fiche d’elle. Pourtant, elle joue le jeu, trop heureuse d’être pardonnée.
Ils essaient d’abord de frotter le champignon à mains nues, rien n’y fait, cela ne marche pas. Ils tentent ensuite des cailloux non taillés. Toujours pas. Un bout de bois sec peut-être ? Bof. Pas pratique. Et à la verticale ? Plus pratique, certes, mais plus efficace ? Jouk éclate de rire devant cette idée saugrenue de Fige. La pointe se plante dans le champignon et Jouk embrasse tendrement sa fille sur le front pour saluer l’essai et la bonne volonté. Mais Fige est vexée. À présent prise au jeu pour de bon, elle attrape une future sagaie qui n’a pas encore de pointe. Voilà au moins un bâton qui ne se plantera pas. Elle frotte, elle frotte, elle frotte. Son père pose ses mains sur les siennes pour la réchauffer et frotter avec elle, convaincu par l’échec de la méthode, par le soutien à sa fille. Bientôt, une petite fumée apparaît. Fige est émerveillée. « Ne t’arrête pas. » lui souffle Jouk.

Quelques minutes plus tard, les membres de la troupe qui n’ont rien perdu de l’instant père-fille qui vient de se dérouler sous leurs yeux, s’approchent sans comprendre du feu qui a jailli du champignon, qui a jailli des mains de Fige et Jouk. Quelques minutes encore et le feu s’éteint. « Pourquoi ? » demande Fige aussi surprise que déçue. Son feu est-il plus faible que les feux qui naissent des éclairs et des chaleurs d’été ? Sa mère la prend dans ses bras pour la rassurer : comme elle, comme eux, le feu meurt s’il ne mange pas. Il faut le nourrir, explique-t-elle. Fige regarde alors la carcasse qui pend de l’arbre. Sa mère rit : non, le feu n’a pas besoin de manger leur proie. Fige part chercher un autre champignon, il y en a tant, ce n’est pas difficile et le reste de la troupe attrape de quoi nourrir le feu. Mita tend elle-même un bout de bois à Fige. « Tiens, celui-là n’est pas pointu. » dit-elle. Fige remercie et sous les yeux de la troupe et de son père qui la laisse faire, elle recrée du feu.

Grâce à la nourriture qu’on lui apporte, il dure et réchauffe tout le monde. Bientôt, Kodil qui a faim descend ce qu’il reste de la carcasse dans l’arbre. Il était temps : juste au-dessus du feu, un peu plus et il la dévorait à son tour. Chacun prend sa part. Mais cette viande-là est étrange. Elle n’a pas le même goût que d’habitude, elle est plus facile à mâcher et à digérer.

Grâce au feu, la lignée de Mater pourra créer de nouveaux outils, avoir chaud même en hiver, se protéger des prédateurs et cuire ses aliments. Plus digestes, ils causeront moins de maladies. Grâce au feu, les descendants de Mater vivront mieux, plus longtemps, leurs troupes grandiront en nombre et leur cerveau en taille. Ils pourront désormais s’étendre plus loin, plus vite.

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La lignée de Mater : une précieuse invention

Genre : Nouvelle historique

Copyright Marjolaine Pauchet

Pierre taillée

La lignée de Mater :

une précieuse invention

(tome 3)

Tumi et les siens observent avec discrétion des antilopes se désaltérer à un point d’eau.

Ils se sont positionnés de façon stratégique pour augmenter leurs chances de réussite. Voilà cinq jours que le groupe n’a rien mangé. Kita et Ru sont grosses. Le ventre de Kita, surtout, est lourd. Si lourd qu’elle ne participe plus à la chasse. Il reste peu de lunes avant sa délivrance. L’une comme l’autre ne peuvent se permettre de rester plus longtemps sans manger. Dumaï qui allaite, n’aura quant à elle bientôt plus de lait pour son bébé.

Pour l’avenir de la troupe, cette chasse doit réussir. Ils ne peuvent revenir au camp sans nourriture. Une antilope va devoir mourir aujourd’hui pour que ce groupe appartenant à la lignée de Mater puisse vivre. Mater… qu’elle est loin. Presque aussi loin que Celui qui barrit. Depuis la naissance des mots, ces singes étranges qui marchent debout, se nomment et le disent ne sont plus des mâles et des femelles, mais des hommes et des femmes. Ainsi, ils se voient et se pensent autres.

Mais tout ceci est bien loin des considérations de Tumi. Pour l’heure, elle est concentrée corps et âme sur la chasse. Elle sait par cœur ce qu’elle a à faire. Comme chaque membre du groupe, elle s’est placée en conséquence. Un grand bâton dans chaque main, c’est à elle de lancer l’assaut. Les autres sont armés de pierres qu’ils jetteront sur leur cible. Une des antilopes boite légèrement. Une faiblesse presque imperceptible de la patte avant gauche. Elle jette un œil aux autres pour s’assurer que tous l’ont repérée.

C’est bon.

D’un coup, elle se lève en criant et en agitant les bras, bâtons au-dessus de sa tête pour paraître plus terrifiante. L’effet est immédiat : toutes les antilopes fuient. Aucune ne cherche à savoir quel est cet étrange et terrifiant animal : il faut sauver sa peau.

Tumi poursuit l’antilope blessée tout en continuant ses cris et ses gesticulations. La bête court plus vite et distance la jeune femme. Alors surgit Chouan d’un fourré, le jeune homme lui aussi armé de bâtons qu’il brandit terrifie l’animal à son tour et le ramène dans la direction souhaitée. Et voilà les autres membres du groupe qui sortent de leur cachette et jettent sur la proie les pierres qu’ils avaient préparées. Rompus à l’épreuve, ils font mouche presque à chaque fois. La peau se déchire, des os se brisent. Bientôt, l’antilope est à terre. Il est temps de lui donner le coup de grâce. Totogi s’approche. C’est l’homme le plus fort de la troupe. Il lève au-dessus de sa tête une lourde pierre. Si lourde que même Chouan ne pourrait la porter. Il s’apprête à fracasser le crâne de l’animal. Mais des hyènes, attirées par les cris de la chasse et les cercles qu’effectuent déjà les vautours dans le ciel se ruent sur eux. Elles sont nombreuses. Trop nombreuses pour que la troupe ait une chance. Pourtant ils doivent manger ! Cette proie est la leur ! Ils ne l’abandonneront pas ! Sans l’antilope, Kita, Ru et Dumaï perdront leurs bébés.

Totogi se détourne de l’antilope pour jeter sa pierre vers les hyènes. C’est un mauvais calcul : le caillou était trop gros, trop lourd. Il tombe lourdement à quelques mètres à peine. Les chapardeuses ralentissent l’allure quelques instants, esquissent un léger détour avant de revenir aussi vite et aussi décidées qu’au début. Chacun récupère à terre les pierres plus petites qui ont servi à la chasse et les jette sur les ricaneuses en approche, mais elles sont trop nombreuses. Tumi, toujours ses bâtons en main, les lance aussi, sachant qu’ils ne feront rien. Que faire de plus ?

Mais elle a tort : l’un des bâton se plante profondément dans l’épaule d’une des hyènes qui pousse un cri et s’effondre aussitôt.

Les chapardeuses ne renoncent pas pour autant. Malgré l’insistance et la volonté du groupe, l’antilope est perdue. Les hyènes ripaillent bientôt sous les yeux de Tumi, Dumaï, Chouan et les autres, retranchés dans un trio d’arbres proche. À la nuit tombée, elles s’éloignent enfin et les membres de la lignée de Mater peuvent descendre de leurs branches. Ils auraient pu partir pour de bon, abandonner la place lorsqu’il leur a fallu abandonner l’antilope, cependant ils n’ont pas tout perdu : les hyènes ne sont pas cannibales et n’ont pas touché au cadavre de leur sœur. Les vautours, certes, se sont servis. Mais il en reste. Du moins, il en restera s’ils parviennent à chasser les derniers volatiles à s’activer dessus.

Totogi prend alors les restes de l’animal sur ses épaules et tout le monde rentre au camp. Il n’y aura pas assez de nourriture pour tout le monde, mais il y en aura assez pour Kita, Ru et Dumaï. Les plus jeunes enfants auront aussi leur part. Les autres membres du groupe mangeront des racines, des baies et attendront une chasse plus fructueuse.

Les jours qui suivent, bien que son ventre ne la laisse pas en paix, Tumi réfléchit au déroulé de la chasse. Le bâton qu’elle a lancé, toujours planté dans la carcasse lorsque Totogi l’a ramassée accapare ses pensées. Tombé sur le chemin du retour, elle l’a ramassé et l’observe maintenant avec attention.

Elle sait que le bois peut faire mal. Son petit frère est mort lorsque, s’abritant tous d’un orage sous un arbre, une lourde branche a cassé et lui est tombée sur la tête. Comme tous, elle a déjà eu des échardes dans les doigts. Mais jamais elle n’aurait songé qu’un bâton puisse se planter comme une simple écharde, que cela pourrait être une arme.

Le bois pourrait-il servir, lors des chasses, non pas juste à effrayer, mais aussi à tuer ?

Soudain, elle décide d’en avoir le cœur net. Elle se lève, gratte la terre pour créer un monticule meuble de la hauteur d’un genou. Son ventre gargouille, il dit « non ». Elle a faim. Pas d’effort qui ne serve à le remplir. Elle le fait taire. Elle veut savoir. Puis elle va ramasser plusieurs bâtons dans la forêt deux, trois, quatre, etc. Tous de tailles et de formes différentes.

Elle les ramène au monticule et les lance un par un dessus. Certains se plantent, d’autres non. Lorsqu’elle les a tous jetés, elle va les chercher et recommence, améliorant chaque fois son geste, comprenant chaque fois un peu plus.

Lancer le bout qu’on veut planter en avant. Plus celui-ci est pointu, plus les chances de réussites sont grandes. Chouan vient la voir, curieux. Il aime bien Tumi. Elle est maligne. Elle a déjà trouvé de bons abris pour la troupe. Et cette idée de brandir des bâtons en l’air lorsqu’on chasse pour paraître plus grand, faire peur, prendre moins de risques, son idée, déjà. Chouan aime bien Tumi. Il comprend ce qu’elle cherche, s’assoit et observe. Quand elle aura trouvé, elle montrera aux autres membres du groupe et alors ils pourront se défendre contre les hyènes, les fauves et même chasser des proies plus efficacement. Peut-être en prenant moins de risques.

Après de nombreux essais, Tumi vient s’assoir à côté de Chouan. Elle lui raconte ce qu’elle a trouvé : les bâtons peuvent se planter dans la terre. Et s’ils se plantent dans la terre, ils sauront le faire dans la chair. Pour cela, il faut que le bâton ne soit pas moisi pour ne pas se briser dans les mains ou à l’impact, il doit être aussi droit que possible, il faut lancer le bout qu’on veut planter vers l’avant et vers le haut et il faut que ce bout soit pointu. Mais les bâtons ainsi faits sont rares et difficiles à trouver. Tumi n’est pas certaine que ça en vaille la peine. Peut-être le temps passé à chercher ces précieux bâtons sera-t-il trop long ? Peut-être qu’après tout lancer des cailloux suffit pour se défendre et pour chasser ?

« Non ! »

Chouan s’insurge. Il n’est pas d’accord. La découverte de Tumi est importante. Il ne veut plus avoir faim. Il ne veut plus se demander si la troupe passera l’hiver. Et puis, lui aussi a une idée.

Il prend Tumi par la main, l’amène près de la rivière pour trouver un caillou. Il prend le premier venu et amène Tumi auprès d’un arbrisseau. Là, il la lâche, attrape une branche et frappe le nœud avec la pierre. La branche se détache de la plante et il achève de l’arracher.

« Regarde, dit-il, voilà un bâton droit avec un bout pointu. »

Lorsque Tumi et Chouan reviennent auprès du groupe, ils ont une révélation à leur faire. Quelque chose qui sera bon pour le groupe, bon pour la lignée de Mater.

 

***

 

Gami, le petit-fils de Tumi et Chouan a hérité de ses grands-parents le goût de la compréhension du monde. Comme eux, il aime observer, analyser, comprendre, déduire.

Comme eux, il sait tailler les branches des arbrisseaux pour faire des lances solides et efficaces.

Un matin, alors que la lumière renaît à peine, une brume épaisse annonce une journée humide. Tous le sentent. Le temps sera orageux. Mais à quel point, ils ne s’en doutent pas.

L’orage qui éclate quelques heures plus tard est un orage comme il y en a peu. Les éléments se déchaînent. La pluie, la grêle tombent en abondance. Les grêlons sont si gros qu’ils font mal, si nombreux qu’ils recouvrent tout d’un manteau blanc comme si l’hiver était là, rude et froid. Pourtant, c’est le printemps, toute la nature le sait. Le ciel tonne encore et encore. La troupe est sous un abri sous roche, se pensant en sécurité, mais un éboulement tue deux d’entre eux et manque de prendre au piège Gami et le reste du groupe.

Ils fuient tous sous l’eau et la grêle. Les nuages n’en finissent pas de se déverser. Même lorsque la grêle cesse, la pluie continue. Et le lendemain, lorsque enfin l’orage s’achève, le paysage est méconnaissable. Le groupe n’a pourtant pas parcouru une si grande distance, mais tous les cours d’eau sont sortis de leur lit. Il faudra attendre plusieurs jours encore avant que la décrue ne prenne fin.

Plusieurs jours. Sur les rares terres émergées, se côtoient prédateurs et proies, tous réfugiés de la même peur de la mort.

Quand enfin l’eau se retire, Gami, curieux du spectacle, se rapproche des berges du fleuve couvertes de roches charriées par la crue. Il n’a pas l’habitude d’un tel spectacle. Mais plus encore que ces berges sans végétation, certaines de ces pierres l’attirent. Elles ont un aspect bizarre. Elles ne sont pas rondes ou ovoïdes comme le sont d’ordinaire les galets des cours d’eau. Oh, certes, la plupart des cailloux qu’il a sous les yeux ont bien cette forme. Certains autres cependant sont brisés. Comment cela est-ce possible ? Se seraient-ils brisés les uns les autres en se heurtant ? C’est la seule explication plausible.

Kafi, une jeune femme du groupe vient le chercher. Il lui montre ce qu’il a remarqué. Cela le travail sans trop qu’il sache pourquoi. Mais la troupe va partir en chasse et par les temps qui courent, il faut rester grouper. Les prédateurs aussi ont faim.

Gami suit Kafi. Il tente de lui expliquer qu’il y a quelque chose dans ces pierres. Quelque chose de bon pour eux. Quoi ? Il n’en sait rien. Il y a quelque chose, c’est tout. Kafi aime regarder Gami se triturer la tête. Il la fait rire et souvent, ils essaient de comprendre le monde qui les entoure ensemble. Avant d’être revenus auprès des autres, elle se tourne vers lui, l’embrasse et pose la main de Gami sur son ventre. Dans quelques lunes, leur enfant naîtra. Les recherches de Gami devront attendre le retour de la chasse. Pour donner le jour, Kafi doit manger. Gami sourit et oubli ses pierres le temps de la chasse.

Grâce à sa grand-mère Tumi, ce n’est pas une simple antilope qu’ils vont chasser, c’est un zèbre. Un animal bien plus gros et bien plus dangereux. S’ils réussissent, la troupe aura de quoi manger pendant de nombreux jours. Voilà deux générations que les bâtons longs et pointus ont remplacé les cailloux. Ils sont plus efficaces et permettent de prendre moins de risques. Ce soir, le zèbre mourra et la troupe mangera à sa faim. Demain, Gami pourra reprendre l’étude de ses cailloux.

Réfléchissons.

Deux cailloux qui s’entrechoquent se brisent.

C’est bien.

Pourquoi ?

Pourquoi ?

Gami ne voit pas. La solution est là, sous ses yeux, il le sait, mais il ne trouve pas.

Deux cailloux qui s’entrechoquent se brisent.

C’est bien.

Pourquoi ?

Gami décide d’essayer. Il prend deux galets ovoïdes sur la berge et les tape l’un contre l’autre. Rien. Il a besoin d’y arriver pour comprendre. Il le sait. Alors il essaie encore et encore. Quand il s’agace, il jette les pierres et en prend deux autres. Il s’énerve. Kafi rit. Son rire l’agace encore plus. Elle s’approche de lui, prend deux galets au hasard, choque l’un contre l’autre. Du premier coup un éclat se détache. Kafi éclate de rire. Gami est vexé.

Il s’en va, puis revient quelques instants plus tard, calmé. Kafi est toujours là, en train de tailler son galet. Elle lui met dans la main, l’entoure de ses bras, lui saisit les siens pour lui montrer le geste. Pas si compliqué en fin de compte. « Un coup de chance. C’est moi qui l’ai eu, ça aurait pu être toi. » Gami sait enfin tailler. Les jours suivants, il prend un tas de galets, retourne auprès du groupe et les taille tous, travaillant ses gestes comme Tumi en son temps. À une différence près, Tumi savait ce à quoi serviraient ces bâtons à lancer. Lui ignore toujours l’intérêt de ces cailloux taillés. Et puis, alors que lesdits gestes sont devenus presque machinaux, un faux mouvement et du percuteur, il se frappe le pouce. Il crie de douleur. Kafi et les autres se précipitent. Le doigt est presque arraché.

Gami vient de découvrir de la façon la plus douloureuse qui soit l’efficacité de ces pierres taillées pour trancher la peau, la chair, mais aussi les tendons, le bois, etc. De là, les silex et autres outils taillés, comme les mots avant eux, se développeront au sein de toute la lignée de Mater. De là, la confection de vêtements, de couteaux, d’ornements, de flèches, etc.

Vêtus, les descendants de Mater n’auront plus besoin de leur pelage qui se raréfiera. Mais bien avant cela, la lignée de Mater saura fabriquer des outils qui l’aideront à s’adapter aux cinq continents.

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La lignée de Mater : l’odyssée des mots

Genre : Nouvelle historique

Copyright Marjolaine Pauchet

Grotte : l'odyssée des mots

La lignée de Mater :

l’odyssée des mots

(tome 2)

La troupe vient d’être chassée de son territoire par la troupe voisine qui, deux fois plus grande, a besoin de plus d’espace pour nourrir les siens.

Cela, au fond, importe peu. Le monde est grand et s’étend partout autour. Il y a tant d’endroits où les pas de la lignée de Mater ne se sont jamais posés. Elle, c’était il y a bien longtemps, il y a des milliers d’années déjà. Depuis, ses descendants marchent le dos droit, leurs bras se sont raccourcis, leur bassin qui porte désormais les organes de leur corps s’est adapté à la nouvelle posture. Les jambes se sont allongées et surtout, les mains par lesquelles elles se finissaient se sont transformées en pieds. Mater et les siens étaient des grimpeurs. Ils fuyaient les prédateurs en montant aux arbres. Mais si les arbres sont et resteront toujours des refuges, ses descendants sont devenus des marcheurs. La course est leur arme. Ce n’est pas la seule. Les mains ainsi libérées, ils peuvent jeter des cailloux sur leurs prédateurs, même debout, même quand ils marchent. Deux mains au lieu de quatre, oui, mais deux mains libérées pour de bon des contraintes de la marche. Cette espèce-ci marche.

Cette troupe-ci marche.

Elle marche en quête d’un nouvel abri. Il définira le cœur de leur nouveau territoire. Mais quel abri ? Dans cette région rocailleuse, où trouver l’endroit qui ne sera pas déjà pris par un prédateur aux aguets ? Il faudra sans doute se battre pour acquérir le site convoité lorsque la troupe l’aura trouvé. Ce n’est jamais bon de se battre contre un prédateur. Il y a souvent des morts.

Enfin, la troupe aperçoit ce qu’elle cherche. Là, sur le flan de cette colline, ne serait-ce pas un abri sous roche derrière les deux gros arbres ? Malgré les millénaires qui ont passé, les descendants de Mater restent des singes : la présence d’arbres les rassure. L’abri contre la pluie, le vent et les ardeurs du soleil, les arbres contre les prédateurs. Deux ou trois adultes s’approchent à pas discrets. D’instincts ils se baissent pour se faire plus petits. Ils sont aguerris et connaissent les sons, les odeurs et les indices qui trahissent la présence d’un fauve, d’une meute de loups ou d’un ours. Et l’odeur est là, forte, leur instinct ne les a pas trompés. Perché sur une branche, le fauve repus digère son repas : une gazelle de belle taille qui lui fera encore plusieurs jours et dont les restes gisent sur une autre branche. Celle-ci témoigne de l’habileté et de la puissance du maître des lieux qui l’a montée dans l’arbre à la seule force de ses mâchoires.

Avec la même discrétion, les trois repartent auprès de la troupe. Ils ne savent pas encore décrire ce qu’ils ont vu et ils étaient à contre vent : l’odeur du fauve ne les a pas imprégnés. Alors ils montrent la cicatrice qui a détruit le visage du chef il y a des années de cela. C’était la morsure d’une bête semblable. Tout le monde comprend et tout le monde sait ce qu’il faut faire, connaît son rôle. Les uns s’approchent par la droite, les autres par la gauche. Chacun ramasse une pierre ou deux sur son chemin. Ils avancent à pas feutrés, puis se ruent sur l’arbre en hurlant et en jetant des pierres sur l’animal. Prit de panique, il tente de rejoindre les branches les plus hautes, mais les pierres le font chuter. Terrorisé, il veut fuir, impossible, il est encerclé. La partie n’est pas encore gagnée : acculé, le fauve est plus dangereux que jamais. Il se jette sur l’un de ses assaillants qui esquive l’attaque de peu. À ce moment-là, l’animal pourrait fuir, enfin, mais une pierre l’atteint à la tempe et, brisé dans son saut, il s’effondre. Mort.

Le soir, la petite troupe festoie : ils ont un nouvel abri, le territoire qui va avec, à manger pour plusieurs jours et surtout, ils ont affronté le fauve sans que nul ne soit blessé ou tué. Enfin, ils s’endorment là dans cet antre qu’ils ont si vaillamment conquis.

Au lendemain, les nuages emplissent tout le ciel. Ils sont lourds, ils sont gris. Bientôt, un éclair déchire l’air, le tonnerre gronde et les gouttes d’eau s’effondrent par milliards sur le monde de la troupe. Peu lui importe : elle est au sec et la pluie ne durera pas : ce n’est pas la saison du froid. Aujourd’hui pourtant, le ciel est enragé et un nouveau coup de tonnerre fait tout vibrer. L’orage s’acharne, voilà encore un éclair qui cette fois fend en deux un des arbres, le transformant en torche sous les yeux horrifiés des membres de la troupe. Ils se précipitent au fond de l’abri et crient de peur. Il n’y a rien à faire de plus. Bien sûr, ils savent que le feu n’aime pas l’eau. Pourtant, il en tombe de partout et ce feu-là résiste, il est plus fort ! Une des moitiés finit par s’effondrer dans l’abri, léchant presque leurs corps, roussissant leurs pelages. Ils sont terrorisés. L’un d’eux, un jeune mâle, au fond, contre la paroi, sent un trou derrière sa main. Malgré la terreur qui l’anime, il parvient à détourner le regard du brasier et découvre une grotte. Il tape sur les épaules des autres pour les prévenir, mais il fait beaucoup trop noir là-dedans. L’antre de la terre mère est un monde obscur et froid, sans lune, sans étoile où il n’y a jamais ni vie ni lumière. Il n’est pas fait pour la lignée de Mater. Le jeune mâle voudrait leur expliquer qu’ils y seront à l’abri, que le feu ne les y suivra pas, car lui aussi craint l’obscurité. Aucun membre de la troupe ne veut comprendre ses vocalises et il s’engouffre seul dans le trou.

Dans la grotte, ses yeux ne voient rien et il tend ses bras en avant pour ne pas entrer en collision avec la paroi. D’un coup, le sol se dérobe, il n’y en a plus et il tombe, il tourne boule à n’en plus finir contre la roche saillante. Durant les quelques secondes que dure sa chute, il comprend la peur de la troupe. Pourquoi ne les a-t-il pas écoutés ? Le ventre de la terre mère n’est pas fait pour la lignée de Mater. C’est le monde de l’obscurité. Enfin, la chute s’arrête. Il a mal partout, ses os sont brisés. Mais pas ses bras ni ses jambes. Alors il tâtonne autour de lui et comprend qu’il peut se relever. De là où il est, il ne voit plus la sortie : le noir est total. Il appelle sa troupe à l’aide. Aucun des membres ne lui répond, mais quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui est peut-être, comme lui, blessé et perdu dans le ventre de la terre mère, tant le cri ressemble au sien. Il appelle encore. Encore. Et toujours cette réponse identique en un peu plus faible. Cette réponse ? Non, ces réponses ! Car il y en a plusieurs. Ils sont nombreux à être blessés et perdus comme lui, à différentes distances dans le fond de la grotte. Mais jusqu’où va-t-elle ? Enfin, un membre de la troupe lui répond. Cette fois, il en est sûr, il reconnaît la voix. Et quelqu’un d’autre, encore fait la même réponse. Et quelqu’un, et quelqu’un. Qu’est-ce que cela veut dire ? Il crie à nouveau. Et pendant que le membre de la troupe lui répond, les autres blessés crient une nouvelle fois comme lui. La réponse aussi est multiple. Qu’est-ce que cela veut dire ? Il y aurait plusieurs troupes en haut ? Avec le feu, impossible. Il commence à avoir peur, change de vocalise, les autres blessés font le même changement. Comment cela se peut-il ?

Serait-ce sa propre voix que le jeune mâle entend ? Le ventre de la terre mère reflèterait-il les voix comme l’eau calme reflète les visages ? La lignée de Mater vit dans un monde où tout est sens. Et il vient à l’idée du jeune mâle que l’eau calme ne reflète pas que les visages, elle reflète tout. Des plus hautes montagnes à l’arbre qui borde ses rives. Si le ventre de la terre mère reflète sa voix comme l’eau reflète les visages, peut-être que les autres sons sont reflétés aussi. Il plie son corps douloureux et cherche une pierre à tâtons. Il ne trouve que des gravillons qui, en tombant, ne font pas assez de bruit. Alors il a l’idée d’imiter un animal. Il commence par rugir comme le fauve de la veille. Puis il hennit comme un zèbre. Le rugissement et le hennissement reviennent plusieurs fois, comme ses cris tout à l’heure. Cette fois, plus de doute : aucun zèbre ne pourrait se trouver dans la grotte. C’est donc bien sa propre voix qu’il entend.

Il appelle les autres, on lui répond et, guidé par leur voix, il grimpe ce qu’il a dévalé tout à l’heure. Tout son corps le fait souffrir, à commencer par ses côtes qui doivent être cassées. Qu’importe. Il est trop pressé de revoir la troupe pour leur montrer ce qu’il a découvert.

Arrivé en haut, il retrouve l’arbre qui achève de se consumer et le reste de la troupe, stupéfait par ces ecchymoses. Le feu n’est plus une menace et si personne n’ose s’en approcher, la peur a quitté les esprits. Aussi, tous sont tournés vers le jeune mâle, espérant comprendre. Il essaie de les attirer dans la grotte, les prend un à un par le bras pour les amener, vocalise. Non, personne ne veut le suivre. Le ventre de la terre mère n’appartient pas à la lignée de Mater. Il vocalise à nouveau, aucun ne comprend. Il imite le lion puis le zèbre. Tous se retournent terrifiés, pensant qu’il les prévient que le terrible prédateur est là. Rien. Pourquoi ? Pourquoi a-t-il rugit sans raison ? Tous sont furieux. On n’imite pas le prédateur quand celui-ci n’est pas là. Personne ne comprend. Le jeune mâle est exclu de la troupe pour le reste de la journée.

Le temps passe. Seul, il redescend tous les jours pour apprendre à imiter à la perfection les animaux. Bientôt, il rugit, il barrit, il hennit… Qui saurait distinguer ses cris de ceux des animaux ? Plus personne désormais. Le jeune mâle est un singe. Sa face possède des dizaines de muscles pour communiquer grâce aux expressions du visage, ses lèvres sont charnues et mobiles, sa gorge même semble être faite pour produire et reproduire tous les sons. Dans la grotte, il tonitrue comme le tonnerre, rugit comme le lion ! Il joue avec sa voix et l’apprivoise à l’infini. Ce faisant, il est de plus en plus isolé : car personne ne veut le suivre, personne ne veut comprendre.

Un jour, on l’appelle pour une chasse. Il remonte. Suit la troupe. Des éclaireurs ont repéré un troupeau de buffles. Ces animaux sont puissants et dangereux, surtout quand ils ont des petits à défendre. Ne s’y attaque pas qui veut. Mais la troupe a faim. Arrivés sur place, ils cherchent des pierres au sol dont ils pourraient s’armer. Peine perdue : les buffles sont dans la plaine. Les chasseurs connaissent l’endroit : non loin se trouve une rivière. Ils s’y dirigent discrètement, espérant trouver sur ses berges ce dont ils ont besoin. À peine sont-ils arrivés, qu’un fauve caché dans les fourrés saute sur l’un d’eux. Le chasseur crie, autant de peur que de douleur, car déjà les griffes du fauve lui lacèrent la chair. La jugulaire tranchée d’un coup de dent, il se vide de son sang sous les yeux de ses amis terrifiés qui ne trouvent que des bouts de bois à jeter sur l’animal. Celui-ci déjà, est prêt à prendre une nouvelle proie. C’est alors que le jeune mâle a une idée : il se met à barrir aussi fort qu’il le peut. Tous se retournent pour voir où est le pachyderme. Mais où est-il ? Le jeune mâle barrit une nouvelle fois et encore. Le lion, lui-même, s’aplatit de peur. Serait-ce possible que ce soit ce singe étrange qui marche debout qui barrisse ? Le barrissement est impressionnant de réalisme et le lion, terrifié, ne sait quel parti prendre de celui de l’attaque ou de la fuite. Pourtant, face à pareil animal, il n’est pas de taille, il le sait. Enfin, il abandonne les lieux et fuit devant le reste de la troupe, médusée.

Leur compagnon est mort. Cependant, la troupe ne sait se laisser aller à la tristesse. Le jeune mâle leur a sauvé la vie. Il n’a fait qu’imiter le monde animal, c’est un début. Désormais, les membres de sa troupe le suivent dans le ventre de la terre mère pour découvrir comme lui le reflet de leur voix et apprendre à la manier. Savoir imiter les animaux est une arme pour la chasse, ils l’ont vu et bientôt, les différents cris ne désignent plus seulement les bêtes qui les poussent, mais aussi celui ou celle qui l’imite le mieux. Ainsi, il y a Celui qui barrit, Celle qui rugit, Celui qui hennit… Pour la première fois, chacun acquière un prénom. Chacun est nommé. À présent, on n’appelle plus n’importe qui, mais quelqu’un en particulier. La facilité de communication que cela permet révolutionne la vie de la troupe qui bientôt comprendra l’utilité de nommer chaque chose. Ainsi naissent les premiers mots.

Le langage n’est pas encore complexe, mais grâce à la découverte du jeune mâle, il est articulé. La grande odyssée des mots à laquelle prendront vite part tous les membres de la lignée de Mater ne fait que commencer…

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Mater : Naissance d’une lignée

Genre : Nouvelle historique

Copyright Marjolaine Pauchet

Mater

Mater :

Naissance d’une lignée

(tome 1)

 

Quelque part en Afrique, il y a très longtemps…
Un groupe de singes se réveille au matin, perchés dans les branches d’un arbre centenaire. La nuit a été longue.
Au soir, un groupe rival a attaqué et la bataille a duré plusieurs heures… Des corps inertes gisent au sol. Les prédateurs s’en sont repus toute la nuit et n’ont pas fini.
Des questions territoriales, cannibales, aussi.
Parmi les survivants de ces terribles heures, une jeune femelle enceinte. Le stress et les émotions de la nuit ont déclenché chez elle les premières douleurs de l’enfantement. Elle attrape une branche, son ventre se contracte, elle la serre.
Elle pousse aussi fort qu’elle le peut. Bientôt, la tête sort et puis le petit être est dans ses bras. Elle mange le cordon qui le relie toujours à elle et l’approche de son sein gorgé de lait. C’est une femelle.

Les semaines et les mois passent. La petite femelle grandit, lâche peu à peu les poils de sa mère pour s’amuser avec les autres jeunes de son âge. Comme tous, et contrairement aux adultes, elle marche debout.
Marcher ? Courir surtout !
C’est de son âge… Se chasser, se pourchasser, s’attraper, se jeter des bâtons, se faire tomber, éclater de rire…
Les amitiés se tissent, les clans dans le clan. La hiérarchie naît, reprend celle des parents.
Mater grandit encore. Au-delà de ses affinités, elle se sent différente. Quelque-chose en elle la distingue des autres. Tandis qu’elle approche pas à pas de l’âge adulte, ses bras, comme ceux de ses amis, s’allongent. Leurs dos se courbent, les mains touchent le sol.
À présent, les amis de Mater, comme les adultes, marchent sur leurs quatre membres. Mais son dos à elle ne s’est pas courbé, son cou est resté droit. Mater continue de marcher debout.
Mater est différente. Elle n’est pas bien grande et surtout, elle marche comme les plus jeunes.
Alors c’est ainsi que les membres de la troupe la traitent désormais. Mater est à part. Son corps, à sa façon, refuse de vieillir. Bien vite, elle devient l’oméga. La concertation est inutile. Tous sont d’accord.
Et quand le désir d’être mère lui vient, aucun mâle ne veut d’elle. Ses amis d’hier sont ses harceleurs d’aujourd’hui. Son pelage se ternit. Personne pour l’épouiller ou l’aider à faire sa toilette. Pour tout, elle est seule. Seule, elle grimpe sur sa branche, se met à l’abri des prédateurs. Impossible de se construire un nid de feuilles sans les autres. La saison des pluies arrive. Trempée, elle tremble de froid. Elle tente de se rapprocher du groupe pour bénéficier de leur chaleur corporelle et se sentir moins seule.
Ils la chassent, la rudoient, la battent, la mordent. Toute la forêt résonne de leurs cris. Son sang coule. Mater, silencieuse, retourne sur sa branche pour panser ses plaies, puis tente comme elle le peut d’arranger le semblant de nid qu’elle s’est construit.

Le lendemain, arrive un jeune mâle dans leur coin de forêt. Solitaire, il a quitté la troupe dans laquelle il est né, chassé par son père qui voyait en lui un rival. Le jeune mâle n’est pas agressif et ne demande qu’à s’intégrer à la troupe. Sera-t-il accepté ?
Les mâles du groupe ne désirent pas plus sa présence. Ils le chassent avec violence. Le message est clair : on ne veut pas de lui ici. S’il insiste, il sera tué. Il le sait. Pourtant, il reste en retrait, à quelques arbres de distance. Il a repéré une petite femelle esseulée. Elle lui plaît. Mater lui plaît. Il la voit descendre au sol. Elle n’est pas bien grande et surtout, sa démarche n’a rien de naturelle, elle est étrange. Elle marche debout, comme les plus jeunes. Qu’importe. Mater lui plaît. De loin, discret, il l’observe.
Pendant que le dominant grignote, occupé, tantôt à renifler son repas, tantôt à regarder sa favorite ou les oiseaux dans les arbres, décidément bien bruyants aujourd’hui, un subordonné lui chipe sa nourriture. Une course poursuite commence, mêlée de cris et de peur. Toute la troupe s’agite. Mater, dans son coin, observe sans prendre part, jamais. Se serait risquer plus de coups encore que le fautif.
Le jeune mâle profite de la diversion et se précipite sur elle. Habituée à être rudoyée, elle crie à son tour, fuit, tout en frappant l’intrus. Mais bientôt elle comprend, l’importun ne lui veut aucun mal. Mater s’adoucit et se laisse renifler. Elle renifle à son tour, puis il lèche ses plaies.
Le dominant qui en a fini avec le larron les aperçoit et leur fonce dessus. Mater et le jeune mâle sont chassés par tout le groupe. Pour de bon.
Cette fois, Mater n’a plus de foyer, plus de troupe. Isolée comme elle ne l’a jamais été. Croit-elle ? Le mâle est là.
À deux, ils ne seront plus seuls et il saura être accepté pour compagnon. Ensemble, ils fonderont une nouvelle troupe. Une troupe dont ils seront les alphas. Bientôt, le ventre de Mater s’arrondit enfin.
Ses descendants marcheront debout.

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Histoire d’éducation

Genre : Nouvelle à chute

Copyright Marjolaine Pauchet

Apprendre à marcher, c'est le sens de l'éducation

Histoire d’éducation

 

Florian et Nadège rêvent d’un enfant. Dans la glace, elle regarde son ventre qui ne veut pas s’arrondir. Amoureux, il vient dans son dos et l’enlace : la vie viendra, naîtra en son heure.
Mais la vie ne vient pas.
Florian est stérile.
Stérile…

Qu’importe au fond. La vie naîtra. Le choix se porte sur un donneur anonyme et Nadège commence le long processus pour produire des ovules, assez d’ovules pour que ce qui se fait en toute simplicité au creux du corps des autres femmes se fasse au sein d’une éprouvette pour elle.
Qu’importe au fond.

Quentin.
Enfin, au bout de longs mois, le rêve est là. Parfait. Dix doigts, dix orteils, quelques cheveux déjà. Quentin…
Désiré, aimé avant même sa venue au monde, avant même sa conception, Quentin grandit heureux, choyé par ses parents qui n’auront que lui. Sa maman, comblée, le regarde grandir, de l’amour dans les yeux.
« Cette fois, je saute deux marches. Regarde-moi, maman ! »
Et toujours, Nadège regarde, fière et inquiète, prête à se précipiter si le défi du jour était trop grand. Son papa aussi est fier. Les Noëls, le premier vélo, une enfance douce. Quentin reçoit un télescope et découvre les cratères et les mers lunaires. Il découvre le ciel et les étoiles. Le voilà qui veut devenir astronome.
L’enfant grandit et devient adolescent. Le rêve d’astronomie, toujours là, grandit avec lui. Intelligent, il séduit les filles.
Julie. Le premier baiser.
Avant, il y a eu cette main effleurée en sortant de la classe, ces rires échangés en sport. Cette proposition. Délicat. Comment s’y prendre pour demander à une fille si elle veut bien, quand c’est la première fois ?
Quentin prend l’avis des copains. Chacun y va de son conseil, de son commentaire. « Fais ci, fais ça…, dis-lui ci, dis-lui ça… »
Lequel se trompe, lequel a raison ?
Quentin demande à son père. Florian a toujours été là pour son fils. On ne se dérobe pas quand on est parent. Pas selon Florian, pas pour son fils. L’ADN ne compte pas. Quentin est son fils. « Sois toi-même, propose-lui gentiment de sortir avec toi. Et si elle dit “non”, tant pis, n’insiste pas. »
Quentin est à l’âge des premières expériences, de la liberté, du refus de l’autorité. Mais Julie lui plaît. Elle lui plaît vraiment. Alors pour avoir toutes ses chances, il suivra les conseils de son père.
Et Julie dit « oui ». Un beau oui, qui s’est ouvert sur ce premier baiser.
Le goût des lèvres de Julie… Il n’est pas près de l’oublier, le Quentin !

Quentin a vingt ans. Futur astronome, la tête dans les étoiles, il les observe dès qu’il le peut. Ses études sont brillantes. Ses parents sont fiers de lui. À aucun moment ils ne lui ont lâché la main sans qu’il ne soit prêt ou sans qu’il ne le leur ait demandé. Toujours derrière lui, à panser ses plaies et à rire de ses joies.
Après une journée de cours, le voilà qui retrouve des potes dans un bar pour passer la soirée. Et puis il se fait tard, demain il commence tôt. Alors après un dernier verre, Quentin serre les mains, fait des bises et rentre dans son studio d’étudiant. La résidence n’est pas loin. Quentin rentre à pied. Quelques mètres à peine qu’il est sorti du bar et il aperçoit un homme suivre une femme. L’homme marche vite, d’un pas décidé. Quentin sent que ses intentions ne sont pas bonnes.
La femme presse le pas, disparait à un coin de rue. L’homme accélère encore, franchit le coin de rue à son tour.
Et puis un cri.
Quentin se précipite.

***

François et Joëlle attendent un heureux événement.
Après neuf mois sans difficulté, Thomas nait. Beau. Dix doigts, dix orteils à croquer.
Il est venu quatre ans après Emma, la grande sœur. Deux ans plus tard, c’est Philippe, le petit frère, qui pointe le bout de son nez.

La petite famille ne peut pas être plus belle, plus heureuse. Les parents, épuisés, ne savent plus où donner de la tête. Mais qu’importe au fond. Ça en valait la peine. Ces enfants, leurs enfants sont superbes. Emma, toujours rieuse, toujours blagueuse, la jolie Emma avec son sourire d’ange. Thomas, la tête de mule qui n’en fait toujours qu’à sa tête, même pour les études. Philippe, qui profite sans cesse de sa position de petit dernier pour obtenir tout ce qu’il veut de ses parents.
« Dis, comment les avions font pour tenir dans le ciel ? »
Il en pose souvent des questions comme celle-là, Thomas. Il aime ça, les questions. Parfois, François et Joëlle essaient de répondre. Parfois, lassés ou fatigués de leur journée, un simple « Je ne sais pas. » doit suffire à Thomas.

Vient le collège et une énième rentrée scolaire. Que va faire Thomas de sa vie ? Il déteste que les profs lui posent cette question en début d’année. Ça ne rate jamais. Comme si, à son âge, on savait déjà ce genre de chose. Ingénieur, peut-être. Ça lui plaît bien tout ça. Mais il y a tant d’autres choses qui lui plaisent. Non, Thomas déteste qu’on lui pose ce genre de question. Il a bien le temps de se décider. Et puis il a autre chose en tête, Thomas.
Elle s’appelle Léa.
Léa. Les hormones en pagaille dans le corps de Thomas s’affolent quand il la voit. Son cœur bat plus fort. Pas de doute. Il est amoureux.
Elle aussi. Pas besoin de demander, tout se fait tout seul, avec naturel. Elle est jolie, Léa. Ils passent leur temps ensemble, rient ensemble, s’effleurent, se touchent. Les baisers amoureux, de plus en plus nombreux.
Et puis Léa se lasse. Comment la retenir ? Thomas vient demander à son père. Emma veut sortir en décolleté et jupe un peu trop courte au goût de François.
— Papa, je voudrais te…
— Pas maintenant, Thomas. Il est hors de question que tu sortes comme ça, Emma ! Non mais tu t’es vue, on dirait une pute !
Thomas se débrouillera seul pour retenir Léa. Après tout, c’est comme ça qu’on apprend et Thomas aime apprendre. Et puis c’est sa copine, ça ne regarde que lui. Mais comment la faire rester si elle ne veut plus ? Pourtant, il est sûr qu’elle l’aime encore.

Thomas a vingt-trois ans. Il fête son diplôme d’ingénieur en métrologie. Avec les amis, l’alcool coule à flot ce soir-là dans le bar. Pendant la soirée, une envie subite vient l’agacer. Sa vessie le démange. Où sont les toilettes dans ce grand bar plein de monde ? Thomas est saoul et décide qu’il sera plus facile et rapide d’aller se soulager dehors, contre un mur.
Voilà, c’est fait. À l’instant où il remonte sa braguette, il aperçoit une femme qui rentre chez elle. Dehors à cette heure-ci, c’est qu’elle en veut forcément. Il la suit.
Elle a dû s’en rendre compte, car elle presse le pas et tourne un coin de rue. Si ça c’est pas un signe qu’elle en veut…
Il accélère encore, la rattrape. Elle crie, se débat.

Un autre homme arrive, l’agrippe par l’épaule et le jette en arrière. Les deux se battent sous les yeux horrifiés de la femme qui appelle la police.
Les forces de l’ordre sont là, séparent les deux hommes, entendent chacun des protagonistes. Quentin raconte, Thomas aussi, la femme soutient Quentin. Sans son arrivée, elle aurait été violée. Se sont ses mots. Elle tremble. Choquée, elle est amenée aux urgences, les deux hommes aussi pour des côtes et une arcade sourcilière cassées.
Elle porte plainte et des prélèvements ADN sont faits sur elle pour les besoins de l’enquête. Thomas part en cellule de dégrisement, puis en garde à vue. Le juge d’instruction ordonne la prise de l’ADN de Thomas pour le comparer avec celui relevé sur la victime et celui de Quentin pour lever tout doute éventuel.
Les résultats reviennent et les deux hommes sont convoqués chez le juge d’instruction sans une explication.
— À quoi vous jouez tous les deux ?
— Pardon ?
— Pourquoi ne pas avoir dit tout de suite à l’officier chargé de l’enquête que vous êtes demi-frères ?

 

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Aïe ! Ça pique !

Genre : texte court écologique

Hérisson

Aïe ! Ça pique !

 

Une tache sombre et rouge sur la route.

Les voitures filent sans y prêter gare. Une dizaine, une vingtaine, une centaine. À toute allure sans ralentir, parfois un écart. Pourquoi, pourrait-on se demander ? Pourquoi cet écart ? Pour ne pas salir les roues qui de toute façon seront propres après quelques tours de plus ?

Je vois plus de voitures faire un écart pour éviter une bête morte sur la route que pour en éviter une vivante.

Pourtant, sept cent mille, ce n’est pas rien.

Sept cent mille.

Plus j’y pense, plus le nombre semble grossir dans ma tête.

Sept cent mille.

Dans la réalité, cela fait moins. Cela en fait de moins en moins.

Cette tache sombre qui s’efface au fil des voitures qui, allègrement l’étalent, était-ce une mère ? Sa portée survivra-t-elle ?

Elle aura sut éviter les chiens, les blaireaux, les piscines, les insecticides, elle aura survécu à la faim qui taraude, qui tenaille, chaque jour et chaque nuit. Cette faim dont nous, ici, dans ces pays, ne savons rien. Cette faim dont seuls les grands-parents qui ont vécu la guerre et ceux qui viennent d’ailleurs, ceux qu’on rejette à la mer, peuvent parler. Cette faim qui fait l’estomac vide. Qui projette la raison hors du corps en même temps qu’elle fait voir les os et déchausse les dents. Cette faim que la tache sur la route a connue, j’en prends le pari, de cette nature vidée de ses insectes.

La source inépuisable de nourriture, garantie sur facture par l’évolution n’était pas inépuisable en fin de compte. Il aura suffit d’une espèce pour l’épuiser. La nôtre. Épuiser une source de nourriture qu’on ne consomme pas ! Quel brio ! Quel talent !

La tache sombre aura donc survécu à tout ça.

Sept cent mille. Sans compter tout ça.

Sept cent mille rien que sur la route, chaque année.

Mais à quand un écart pour les vivants ?

Le dixième de seconde perdu est-il plus important qu’une vie ?

Et si c’était une mère ? Une femelle gestante ?

Qu’importe au fond. Ce serait encore hiérarchiser.

L’évolution avait fait une autre promesse. Que ce serait un rempart. Ces piquants terrifiants. Qui s’y frotte s’y pique. Aie confiance, lui a dit l’évolution. Je te donne une arme redoutable. Tes ennemis ne s’y frotteront pas. Aie confiance. Elle a attendu, sage, comme l’évolution le lui a dit. Qui s’y frotte s’y pique. Si on te menace, roule-toi en boule. Tu seras imprenable. Sentant venir l’ennemi redoutable, avec ses phares qui éblouissent et figent, avec son pas terrible qui fait trembler le monde, la tache a écouté l’évolution. Aie confiance, mets-toi en boule. Elle s’est mise en boule et a attendu, sage, que l’ennemi passe et se las.

Se las… Se las-t-on de l’impunité ?

L’évolution encore a été défaite. L’ennemi est passé. Oui. La vie aussi.

Le hérisson ou la hérissonne n’est plus.

Sept cent mille, sur les routes d’Europe, chaque année.

Faut-il attendre qu’il n’y en ait plus pour lever le pied ?

L’écart sur la route, c’est l’emphase du mort, mais c’est le droit du vivant.

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Le pot de fleur

Genre : Nouvelle écologique

Copyright Marjolaine Pauchet

Le pot de fleur

Le pot de fleur

Sur une terrasse gisait un pot de fleur. Vide. Du moins, au début, il l’était.

Après avoir accueilli nombre de jolies plantes, vu fleurir nombre de jolis boutons, il était vide, dans l’attente de servir à nouveau, ouvert aussi bien qu’offert aux quatre vents. Cependant, ce n’est pas là la destinée de ce genre d’ouvrage. Et retourné, faisant voir son fond percé au ciel, un couple de mésange ne trouva rien de mieux que d’y établir son nid.

Voilà une affaire aussi curieuse qu’hasardeuse, car la maison comptait des chats.

Les volatiles, habitués aux dangers de la liberté, ne s’en laissaient pas mener et redoublaient de prudence pour échapper aux prédateurs. De points d’observations en points d’observations, ils se rapprochaient, n’entraient dans leur trou qu’une fois tout à fait rassurés.

C’est ainsi qu’ils firent leur nid, brindille par brindille dans ce pot qui n’avait jamais accueilli que de la terre et des racines. Que voilà une reconversion bien curieuse ! Le pot charmant, sans doute en était enchanté, car il remplissait son office avec dévotion. Jamais oisillons ne furent plus à l’abri.

Les fauves de la maison pouvaient bien approcher, sentir, se pourlécher les babines à l’idée du festin, il était hors de portée. Pourtant, à n’en pas douter, chacun se sentait tigre dans la jungle, tapis à regarder, à guetter le ballet de ces mets à plumes. Que les oiseaux manquent de vigilance une seule fois, qu’ils commettent une seule imprudence, et c’en serait fini. Morts entre les canines d’un chat domestique aux gamelles toujours pleines.

Ces mésanges n’avaient-elles pas péché par excès d’orgueil ? Elles ou leur progéniture n’en paieraient-elles pas le prix ultime ? Car si parents se faisaient croquer, assurément, les oisillons mourraient de faim. Et quand bien-même cela n’arriverait pas, tôt ou tard, car c’est dans l’ordre des choses, le nid, aussi bien que le pot serait abandonné sans regard en arrière, par cette progéniture hasardeuse. Les jeunes oiseaux, frêles et peu assurés de leurs ailes, devraient en faire le baptême sous la prunelle gourmande des fauves prêts à tirer les griffes. Un repas d’oisillons tout frais, lorsqu’on est chat, cela ne se refuse pas !

Mais qu’ils aient eu tort ou non, les volatiles ambitieux se croyaient seuls pour affronter les tigres miniatures. Il n’en était rien. Les autres habitants de la maison prenaient fait et cause pour eux. Toujours, lorsque les chats s’approchaient de trop prêt, lorsque dans les prunelles jaunes, se dessinait l’œil avide du prédateur, le croqueur de mondes, ils intervenaient. Jamais ils ne laissaient le pot de fleur sans surveillance bien longtemps. Que les prédateurs tournent autour ou montent dessus et ils étaient chassés, ramenés en des lieux plus sages et peut-être plus communs. « Laisse les oiseaux tranquilles ! » Est-ce là un impératif qu’entendent des chats ? Il faut croire que l’instinct de prédation de ces bêtes-là est de toutes les luttes. N’ont-ils pas été domestiqués pour cela ? Face à lui, l’instinct parental et l’instinct de tendresse pour ce que la nature peut offrir de poésie, un nid de mésange dans un pot délaissé.

C’est ainsi que contre toute attente, un jour où le soleil avait décidé d’assister à l’insolite spectacle, du vieux pot, fleurirent des oisillons.

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