La lignée de Mater : La douleur comme inspiration

Genre : Nouvelle historique

Copyright Marjolaine Pauchet

Une plume qui virevolte.

La lignée de Mater :

La douleur comme inspiration

(Tome 6)

 

Lyu et Hia sont heureux. Leur enfant vient de naître. Le premier. Il ne sera pas le dernier. Fid tète goulument le sein de Lyu. À ce rythme, il grandira vite. Les jeunes parents regardent avec amour le petit être qu’ils ont créé. Qu’il est beau leur fils ! Dix doigts, dix orteils, un petit nez retroussé et un bel appétit ! Le bébé est un gage d’avenir pour toute la troupe. Chaque enfant est signe de fertilité, promesse de nombreux lendemains. D’autant que Fid est né le jour du solstice d’hiver. Un heureux présage s’il en est. Au moment précis de sa délivrance, Lyu a assisté à une envolée d’oiseaux. Ça aussi, c’est un heureux présage. Tout le monde s’accorde dessus et le sorcier dessine une trace sur le front de Fid à l’ocre rouge : l’enfant est voué à un grand destin.

De lunes en saisons, Fid grandit sous le regard attendri de ses parents. Le bonhomme apprend à marcher, d’abord à quatre pattes, puis debout. Ensuite, se sont ses premiers mots. Sait-il les millénaires de force, d’inventivité, d’ingéniosité et de heureux hasards qu’il aura fallu pour en arriver là ? Non. Bien sûr que non. Mais un jour, peut-être, il le devinera vaguement. Surtout si les présages se réalisent, surtout si le sorcier en fait son apprenti le moment venu. Chaque jour qui passe, l’homme y pense, espère. Lui n’a jamais su féconder personne. C’est la malédiction de la Terre-Mère ou plutôt c’est la contrepartie pour sa clairvoyance. La vie ne le prend pas pour géniteur. Alors Fid, cet enfant né au solstice sous une volée d’oiseaux, cet enfant qui a ouvert les yeux en grand et a sourit quand il lui a déposé cette marque sur le front, sera un parfait apprenti. Un jour. Quand son corps aura poussé, que sa pensée s’affinera, quand il verra la magie de la fleur qui s’ouvre au soleil pour dévoiler ses couleurs ou de la jeune plante qui perce la terre nue au printemps pour la verdir et la remplir de milliers de teintes, d’arômes et d’animaux.

Pour l’heure, ce qui l’amuse, se sont les feuilles qui tombent des arbres dans une danse et une grâce qui n’appartiennent qu’à elles. Tiens, la plume d’un oiseau posé sur la branche tout là-haut se décroche à son tour et voltige jusque sur la tête de Fid qui éclate de rire. Cet enfant est un rayon de soleil. Tandis qu’il joue avec sa plume, il apporte bonheur et légèreté à tout le clan. Oh, certes, ce n’est pas le seul bambin de la troupe, mais sa bonne humeur permanente et les aspirations qu’on a pour lui en fait l’un des plus aimés et des plus choyés.

Mais l’instant n’est pas à la joie innocente. Le clan n’a plus rien à manger. Les adultes se séparent en deux groupes : l’un part en chasse, l’autre ramasser et cueillir. Pour ce dernier poste, il faut bien compter six jours. De quoi ramasser assez pour tout le monde. Pour la chasse, tout dépendra de la distance des animaux et du temps de les trouver… Seule Dange, la grand-mère de Fid, reste auprès des plus jeunes enfants pour les surveiller. Cela ne la dérange pas. Elle aime être grand-mère. Elle a encore l’énergie nécessaire pour s’en occuper et tous ces petits, qu’ils soient ou non de son sang sont sa joie de vivre.

La marche pour trouver une proie est longue. La tribu est nombreuse, cela fait beaucoup de bouches à nourrir. Un animal de bonne taille. Une antilope ou deux, un zèbre ou un gnou peut-être ? Pendant qu’ils cherchent des traces de passage, Lyu en a l’eau à la bouche. Fid, resté au camp avec Dange et les autres, aussi. C’est qu’il a faim, le Fid. Il a gardé bon appétit. Lyu aime toujours autant le voir dévorer. Qu’il est beau son fils ! Bientôt, son ventre s’arrondira de nouveau et Fid apprendra à travers son rôle de grand frère d’être celui sur qui chacun peut compter. Le sorcier l’a promis. Oh, certes, tous les premiers nés ne deviennent pas des piliers de leur clan, mais Lyu, en bonne mère, devine ces choses-là.

Deux jours auront été nécessaires pour trouver une piste digne d’intérêt à suivre. Enfin, ils sont sur les traces d’un troupeau d’antilopes. Encore plusieurs heures et les animaux sont en vue. Ils les observent de loin et repèrent un jeune qui s’écarte du groupe et un individu blessé. Voilà leurs proies. Ne reste qu’à se positionner et à attaquer. La chasse réussie, on charge les deux cadavres sur les épaules à tour de rôle et on reprend la route du camp. Le groupe est satisfait et rentre le sourire aux lèvres. Ces antilopes nourriront la troupe durant plusieurs jours. Hia imagine déjà la joie sur le visage de Fid quand il les verra revenir.

Quand ils arrivent enfin à proximité du camp, quelque chose les inquiète : ils ont entendu les hyènes plus tôt sur leur trajet. D’abord, ils ont pressé le pas, craignant qu’elles ne les traquent pour leur voler leur butin. Puis, ils se sont rassurés en reconnaissant les cris : ces hyènes ne chassaient pas, elles ne chassaient plus. Leur appétit était satisfait. Alors ils ont ralenti. Et maintenant qu’ils ne sont qu’à quelques centaines de pas du camp, les oiseaux, d’ordinaire si bruyants paraissent plus calmes, presque silencieux. Ils repensent aux hyènes et un mauvais pressentiment les submergent. Les parents du groupe, dont Lyu et Hia se précipitent. Dange est là, en sang, pleurant ce qui lui reste de forces. Elle s’est battue comme une lionne pour défendre les enfants. Heureusement, ils sont sains et saufs dans l’arbre auquel est adossé la vieille. Mais où est Fid ? Où est-il ? Les étranges fruits descendent un à un pour rejoindre, choqués encore, les bras de leurs parents respectifs. Fid, lui, ne descend pas, il ne semble nulle part. Dange, elle, incapable de parler tant ses blessures sont graves rend son dernier souffle dans les bras de Hia.

Les hyènes, ça ne peut être que ça ! Lya et Hia se lancent à leur poursuite comme si les chasseuses avaient l’habitude de rendre leur proie. Elles la rendront bien, celle-là ! Ils sauront leur faire voir ! Trois membres du groupe partent avec eux. La piste est facile à suivre. Elles ont traîné Fid au sol. Celui-ci est imbibé de sang et écrasé sur leur passage. Lya sait qu’elles sont loin, pourtant elle jurerait entendre son enfant hurler. Fid vivra, elle le sait, le sorcier a dit qu’il était promis à un grand avenir au sein de la troupe. Elle le sait.

Bientôt cependant, c’est son cri qui retentit. Certes, les hyènes étaient beaucoup plus loin que ça quand ils les ont entendues, mais elles avaient déjà mangé. Oui, il a hurlé quand elles l’ont dépecé vivant à quelques pas à peine du camp. Maintenant, c’est Lyu qui hurle et Hia qui pleure devant le petit corps dont il ne reste pratiquement rien, éparpillé ci et là. On laisse les parents à leur peine. Que faire d’autre ? Au matin, Hia, les yeux rouges et la mort dans l’âme retourne à son tour auprès des siens. Lyu, elle, est inconsolable. Elle demeure à genoux, en pleurs auprès du crâne de son fils percé de trous de crocs et détaché de la colonne vertébrale elle aussi à nu. Plusieurs fois, on vient la chercher, elle refuse. Il faut partir pourtant. On ne reste pas auprès des morts. La Terre-Mère l’a décidé ainsi. Il faut partir. Ceux qui restent prennent la fièvre et meurent sous peu. Qu’est-ce que la perspective de la fièvre et de la mort pour une mère en deuil ? Une douceur ? Un réconfort ? Lyu n’a que faire de la Terre-Mère, elle refuse d’abandonner son fils.

Les jours passent. La troupe est allée se poser un peu plus loin en attendant que Lyu soit prête. Matin et soir, Hia vient la voir, il regarde les os de son fils le cœur brisé et tente de convaincre la femme qu’il aime de partir avec lui. Elle ne souhaite qu’une chose, que les hyènes reviennent et la dévorent elle aussi. Elle ne se débattra pas, c’est promis. Peu à peu, ne mangeant rien, elle s’affaiblit. Mais les hyènes ne reviennent pas, comme si elles sentaient le danger que représente le groupe tout près, comme si elles savaient que la prochaine fois qu’elles croiseront la lignée de Mater, ce sera un combat à mort et que ce seront-elles, cette fois, qui mourront. À moins qu’elles n’aient simplement fait leur œuvre.

Un jour, alors que Lyu est auprès de son fils, une plume vient virevolter au-dessus et atterrit sur la main dont un peu de chair reste, dévorée par les vers. Elle se souvient alors de celle qui lui était tombée sur le front. Qu’il était beau son rire ! Translucide comme l’eau de la plus pure des rivières, transperçant comme la pluie qui glace, réchauffant comme le plus doux des rayons de soleil. Qu’il était beau son rire ! Qu’il était beau son fils ! En cet instant, elle le revoit, vivant, comme elle était fière de lui !

Enfin, elle se relève avec difficulté, tout ankylosée qu’elle est par cette longue immobilité. Puis, elle ramasse un à un les os de Fid et vient les placer assit contre l’arbre, comme il était quand il a reçu cette plume sur le front. Ainsi pour toujours, dans la position de son plus bel éclat de rire. Lorsque fait, elle dépose la plume sur le front de Fid avant de faire demi-tour pour retourner auprès de Hia.

Cet hommage au fils aimé entame un nouveau chapitre de la lignée de Mater. Peu à peu, les morts qu’on a aimés, puis ceux qui ont compté, puis tous et toutes, auront droit à cet adieu des vivants. L’inhumation comme lien avec les morts et comme passage d’un univers tangible à un univers spirituel bouleversera pour toujours les descendants de Mater.

Bouton pour découvrir mes livres

La lignée de Mater : Abrite-toi si tu peux

Genre : Nouvelle historique

Copyright Marjolaine Pauchet

Arbre dans la savane

La lignée de Mater :

Abrite-toi si tu peux

(tome 5)

 

Ces dernières années ont été terribles. Il a fait si sec et il a plu si peu.

Que peut-il bien arriver à la nature ? Pourquoi les nuages sont-ils si rares et ne donnent-ils plus d’eau ou si peu ? La terre a si soif elle aussi qu’elle boit sa propre eau. Il n’en reste presque plus pour les animaux qui la peuplent. Alors la troupe marche. Elle marche depuis des jours en quête d’eau et de nourriture. Les plantes sont mortes, les proies ont déserté la plaine. Il faut que le groupe les rejoigne. Qu’il retrouve l’eau, qu’il retrouve la vie.

De-ci, de-là, une carcasse séchée par le soleil. Un de plus qui n’a pas survécu, qui a eu soif trop longtemps. Le groupe aussi n’est plus que l’ombre de lui-même. La moitié au moins de ses membres sont déjà morts de soif ou de faim. On n’ose plus faire de petits. À quoi bon ? Avec quoi les nourrir ? Le lait des mères s’est tari lui aussi. Souvent, quand l’une est grosse, le bébé n’a pas le temps de naître qu’il est déjà mort. Il faut de l’eau. À tout prix.

Tek le sait et il est désespéré. Il ne veut pas être le dernier chef. Alors ils marchent et quand ils trouvent une carcasse, ils vont la visiter dans l’espoir qu’elle contienne encore un peu de viande accrochée à quelque os à droite ou à gauche. Un cadavre de phacochère, un de gnou, deux de zèbres, deux de lions… La viande restante est si rare. Quand il en reste… Qui mangera ? Qui aura faim encore ? Et quand boiront-ils ?

Et puis ce soleil ! Jamais de répit. Jamais d’ombre. Les arbres sont morts. Tout meurt autour du groupe. Quelle chaleur ! Une des carcasse de lion contient encore beaucoup de viande. Enfin ! Des rares prédateurs qu’il reste, personne n’a osé s’attaquer au corps de celui-ci. Même mort, il imposte encore le respect. Mais tout est si sec ! Comment manger ça ? Pourtant, les descendants de Mater, affamés, se jettent dessus et mangent tant qu’ils peuvent jusqu’à ce que tous les os soient nettoyés. Blancs. Comme si aucune chair ne les avait jamais enveloppés. Les ventres sont pleins. Oui. À présent cependant, ils ont plus soifs que jamais. Il faut boire. S’ils ne trouvent pas très vite de l’eau, Tek ne donne pas cher du reste de son groupe.

Le lendemain, alors que le soir tombe, que Saal est mort de soif et qu’il faut maintenant porter Ud qui ne tient plus debout, la troupe aperçoit une nouvelle carcasse. Énorme. Celle d’un éléphant. À mesure qu’ils s’approchent, ils veulent y croire : elle semble intacte. Desséchée, encore, mais intacte. Peut-être que certains organes sont encore humides ? Dans un animal de cette taille, tous veulent y croire. Tous se précipitent. Mais lorsqu’ils arrivent par le dos de la bête inerte et en font le tour pour accéder au ventre et aux flancs, ils tombent à genoux de déception : il ne reste que les os et la peau. Toul n’y croit pas. Elle soulève la peau. Une puanteur se dégage toujours de l’antre. Quelques petits trous sur le cuir laissent passer des rais de lumière et donnent un aspect de voûte étoilée au cuir tanné par le soleil. Courbée, elle pénètre dans le pachyderme à la recherche de quelques petits bouts de chair encore accrochés à un os. Mais rien.

Déjà, les ténèbres emplissent le monde. Loin de tout abri, les membres du groupe vont se retrouver à la merci des prédateurs nocturnes.

Il faut vite partir en chercher un. Ud survivra-t-il ? Toul s’en fiche. Ud ne survivra pas. Tek lui dit de sortir de là. On ne rentre pas dans les morts. On ne rentre pas dans la mort. Ce qu’elle prend, elle le garde. Quelle mouche a piqué Toul pour agir ainsi ? La mouche de la faim. Celle de l’épuisement aussi.

Toul ne veut rien écouter. Pas avant demain. Les prédateurs rôdent. Elle les entend. Là, au milieu des côtes de l’éléphant, sous sa peau, elle se sent en sécurité comme dans une grotte. Qu’on lui donne de l’ocre et elle y apposera sa main ! Non, Toul ne sortira pas de là avant demain matin. La troupe a besoin de repos. Marcher ou partir, rien ne sauvera Ud. Les corps doivent s’épargner pour survivre.

Un autre membre de la troupe est convaincu par Toul et entre à son tour. Puis un autre. Bientôt, Tek doit céder. Cette nuit, à défaut de nourriture et d’eau, ils dormiront au moins en sécurité. La jeune femme ne ferme pas les yeux. Trop soif. Trop faim. Au lieu de cela, elle porte les yeux sur un trou dans la peau : la lune l’éclaire, douce et maternelle. C’est bien la première fois qu’ils s’abritent dans le corps d’un éléphant. Idée étrange. Saugrenue. D’ordinaire, la troupe trouve refuge dans un abri sous roche ou monte dans un arbre. Mais ce cadavre, même s’il ne contenait plus rien à manger, est tombé à point nommé. L’animal est mort au bon endroit.

Au petit matin, le groupe sort de la carcasse. Ud n’ouvre pas les yeux. Il ne les ouvrira plus. Tous en ont assez de mourir les uns après les autres. Aujourd’hui, il faut trouver de l’eau. C’est l’aurore et comme souvent, un léger voile nuageux adouci le ciel. Aucun n’y prête plus attention : il est toujours chassé par le soleil. Vers le milieu de matinée pourtant, les nuages sont bien là, prenant désormais toute leur place. Après un tonnerre lointain, quelques gouttes d’eau, grosses et lourdes tombent au sol. Les membres de la troupe, comme fous, crient de joie et tendent leur langue vers le ciel pour y recueillir le délicieux liquide. Pourtant, l’averse, si on peut appeler cela ainsi ne dure pas. Et désespérés, les descendants de Mater se remettent en route.

Vers le milieu du jour, enfin, ils atteignent un arbre encore vivant et debout. Ses feuilles sont vertes et nombreuses. À son pied, une mare boueuse. À nouveau, tous les membres de la troupe sont fous de joie. Pourtant, la prudence est de mise : c’est l’endroit rêvé pour un prédateur en embuscade. Après s’être assurés de leur sécurité, ils se précipitent. Ils passeront là le reste de la journée. Le soir, chacun monte dans l’arbre pendant qu’une brise bienfaisante se lève. Quelque temps plus tard, il pleut des trombes. L’eau tant attendue est là. Enfin. Des rafales et des rafales de vent. Tous sont trempés. Qu’importe. Tous sont mouillés. Mouillés de cette eau qui donne la vie. Une bourrasque projette Joul au sol. Tek, Toul, chaque membre du groupe se cramponne pour ne pas tomber à son tour et le regarde, inquiet. Est-il blessé ?

Joul a mal au dos et se relève avec difficulté, mais il va bien. Il est enfin debout lorsqu’une énorme branche se brise et lui tombe dessus. Cette fois, Tek et Iole, la guérisseuse, se précipitent. Trop tard. Joul est mort sur le coup. Ils s’apprêtent à remonter, Toul les en empêche : elle descend à son tour, leur barrant le passage. Sitôt qu’elle est en bas, ils grimpent. Quant à elle, elle dégage le corps inerte de la branche puis lui attrape les pieds et tire le cadavre plus loin, à quelques mètres de là. Les autres la regardent sans comprendre. Pourquoi fait-elle ça ? La branche qui s’est brisée sous le vent est énorme, bien assez pour s’abriter. En la voyant depuis l’arbre, elle a reconnu la silhouette de l’éléphant dans lequel ils ont passé la dernière nuit. Comme dans cette carcasse, cette branche sera un abri. Elle la dispose contre l’arbre, le bois tourné vers la terre et le feuillage vers le ciel. Là, elle sera bien mieux à l’abri de la tempête et ne risquera pas la chute. Elle appelle le reste du groupe.

Iole arrive la première, reconnaissant là une lumineuse idée. Si Iole y va, on peut lui faire confiance. Et en quelques instants, tous sont sous l’épais feuillage de la grosse branche.

Au cours des prochaines lunes, Toul perfectionnera ses abris et apprendra à en faire des toujours mieux, protégeant du soleil, de la pluie, des prédateurs. Des branchages, des feuillages, des peaux, comme dans l’éléphant… L’idée a germé dans son esprit. Elle a compris que tailler des pierres, tanner des peaux, pouvait servir à autre chose qu’à la confection d’armes, d’outils et de vêtements.

Désormais, grâce à Toul, la lignée de Mater, où qu’elle aille, saura s’abriter du monde.

Coupon pour découvrir mes livres

La lignée de Mater : pas de fumée sans feu

Genre : Nouvelle historique

Copyright Marjolaine Pauchet

Pas de fumée sans feu

La lignée de Mater :

pas de fumée sans feu

(tome 4)

Jouk est le meilleur tailleur de silex de sa troupe. Fier de son savoir, il l’enseigne avec patience à sa fille. Un jour, elle sera aussi douée que lui. Elle a hérité de ses mains. Comme lui, elle caresse les cailloux, voit ce qu’ils deviendront, elle les comprend sous la pulpe de ses doigts. Oui, un jour, Fige sera une grande tailleuse. Pour l’heure, c’est encore à Jouk que revient la charge de faire naître la pointe de sagaie, le rasoir, le racloir, le couteau, etc. de la pierre ronde qui cache en elle l’un ou l’autre de ces trésors.
Cependant, le moment ne se prête guère à l’enseignement. Fige regarde son père en silence. Elle apprend aussi beaucoup comme ça. Aujourd’hui, il n’a pas le temps d’être patient ou de montrer. Kodil et Mita doivent rendre visite au groupe de la vallée voisine : il fait froid. Très froid. Et il n’y a pas assez de peaux pour que tout le monde ait chaud. Kodil et Mita veulent proposer un échange : les silex de Jouk contre des peaux bien chaudes, que tout le monde puisse survivre à l’hiver. Mais les doigts de Jouk sont gelés. Même lui n’arrive à rien. Les pierres aussi ont froid : elles ne se brisent pas comme il faut. Inlassable, il souffle dans ses mains pour les réchauffer et recommence. Fige est impressionnée par la ténacité de son père. Elle veut être importante pour la tribu, comme lui.

Sa mère l’appelle : il faut racler une peau. Fige arrive, se saisit de la peau. Cette dernière est trop lourde pour l’enfant qui ne peut la bouger. Kodil à côté la voit en peine et soulève pour elle la fourrure, puis la pose sur le bas du tronc de l’arbre qui monte en pente douce vers le ciel, poils contre l’écorce. Fige remercie et s’installe. Il n’y a rien qu’elle aime moins que le raclage. L’air est sec, il fait froid, tous les morceaux de chair encore accrochés sont aussi secs que l’air, aussi glacés que la pierre. Le geste est d’une monotonie édifiante. Au moins, il lui donne chaud et tout en raclant, elle laisse son esprit vagabonder. Vers les animaux de la vallée, vers la grotte au torrent, vers l’été, vers son père. Elle regarde si la bosse du terrain l’empêche de le voir. En se dressant sur ses jambes peut-être ? Oui ! Ça y est, elle le voit ! Elle adore son père, elle est fière d’être la fille de Jouk, du tailleur. N’est-ce pas grâce à tout ce qu’il crée de ses mains que tous mangent et se vêtent, qu’elle-même racle en ce moment même ?
Prise dans ses pensées, son esprit à mille lieues de sa tâche, cela fait un certain temps maintenant qu’elle racle le même endroit. Sans qu’elle s’en rende compte, le racloir a déchiré la peau, atteint les poils, puis l’écorce de l’arbre. Sa mère enfin la voit faire et la reprend furieuse. Ne manquent-ils pas assez de fourrures ? A-t-elle trop chaud pour en détruire une de la sorte ? Fige s’en veut. Elle décide d’aller aider Mita à chercher des bâtons longs en forêt pour faire des sagaies, mais la jeune femme n’a pas besoin d’aide.
Personne ne veut voir Fige. Elle a détruit une peau qui aurait tenu chaud. Elle qui voulait aider, qui voulait servir à la troupe comme son père. Lui en train de tailler des silex pour les échanger contre ce qu’elle vient de détruire. Il va devoir en tailler plus encore pour compenser ses bêtises. Fige s’isole, triste. Dis donc, c’est vrai que racler lui tenait chaud. À présent, la voilà qui a froid. De nouveau…

Voilà trois jours que Mita et Kodil sont partis dans l’autre vallée. Ils reviennent enfin. Pourtant, la troupe n’est pas heureuse de les voir. Certes, ils sont sains et saufs, c’est une bonne chose, mais la panse de gnou cousue en poche qui contenait les silex est toujours pleine. Ils ne ramènent pas une peau. Cette année a été mauvaise aussi pour le groupe voisin. Il n’ont pas plus de fourrures qu’eux. Ou si peu… Trop peu en tout cas pour les échanger, même contre les précieux silex de Jouk.

Tant pis. Il faudra faire avec le froid, avec les peaux qu’on a déjà, avec celle trouée par Fige. Et tous se serrent les uns contre les autres pour avoir moins froid. Elle a l’impression de s’en vouloir bien plus que le reste de la troupe ne lui en veut. Alors, comme pour se punir elle-même, elle s’isole encore. Elle ne tient pas à sentir sur elle les regards accusateurs et les reproches. Elle a bien assez des siens.

Pourtant, s’éloigner est stupide. Pire, cela peut être mortel. Il faut de la chaleur. Alors Fige souffle dans ses mains. Rien n’y fait. Elle grelotte. Elle repense au racloir. Elle déteste racler. Mais elle avait eu chaud. Un peu. Elle attrape la pierre taillée par son père, pas le racloir de l’autre fois. Non, un émoussé, pour ne pas user inutilement l’autre. Elle a fait assez de bêtises comme ça. Puis elle prend n’importe quoi, ce qui lui tombe sous la main. Elle ne veut rien confectionner, elle veut se réchauffer. Ce gros champignon sec fera l’affaire. Elle racle, elle racle, elle racle…

Ce geste qu’elle déteste, mais qui lui tient chaud, ce geste qui lui a valu la fureur de sa mère et de tout le groupe. Elle racle. Elle frotte le champignon qu’elle a pris sur l’arbre à l’aide du vieux racloir qui ne racle plus rien. Bientôt, ses muscles produisent de la chaleur et elle a moins froid. Pourtant, elle ne s’arrête pas. Sitôt son geste stoppé, elle grelottera de nouveau et il faudra se réchauffer auprès des autres. Alors elle frotte. Elle frotte, elle frotte… Une légère fumée blanche commence à s’échapper du champignon. Fige l’aperçoit et fait un bond en arrière de stupeur. D’où cette fumée vient-elle ? Il n’y a pourtant pas de feu. Elle disparaît presque aussitôt et Fige, lassée, retourne enfin auprès des siens.

Du coin de l’œil, Jouk, en père attentionné, a surveillé sa fille. Elle a produit de la fumée. Comment cela se peut-il ? Il a vu toute la scène aussi bien que s’il avait été près d’elle. Seul le feu sait produire de la fumée. Il sait que le feu fait mal, très mal : il brûle. Mais s’il brûle, c’est qu’il produit de la chaleur, beaucoup de chaleur. Assez pour réchauffer toute la troupe. Serait-il possible de créer du feu ? Non ! C’est pure folie que de croire ça ! Tailler une pierre est une chose, mais produire du feu ? Jamais aucun être humain ne saura accomplir pareil prodige ! Et pourtant cette fumée… Cette fumée… Comment est-ce possible ? Cette idée est trop étrange, trop absurde, il la chasse de son esprit et va découper des bouts de viande de la carcasse qui repose sur une branche de l’arbre.
Pendant qu’il mange, il pose son bout de viande au sol et se frotte les mains pour les réchauffer. Et là, un éclair lui vient : il a frotté ses mains l’une contre l’autre et cette friction a produit de la chaleur. Jouk sait qu’en été, quand il fait trop chaud et trop sec, un rien peut embraser la plaine. Alors peut-être que… Il reprend sa viande et réfléchit tout en mâchant. La friction produit de la chaleur. Le feu produit de la chaleur. Quand il fait chaud et sec, il y a du feu. Le feu brûle, oui, mais le feu réchauffe aussi. Cette fois, il veut en avoir le cœur net. Il attrape le champignon qu’a pris Fige, s’éloigne un peu de l’arbre dans un réflexe qu’il juge arrogant tant son idée est folle. Puis, il appelle sa fille. Après tout, c’est elle qui a fait de la fumée. Mais le racloir, même vieux et émoussé n’est pas ce qu’il faut. Il écrase là où il faut chauffer. Jouk explique ce qu’il veut faire à Fige. Elle pense que son père se fiche d’elle. Pourtant, elle joue le jeu, trop heureuse d’être pardonnée.
Ils essaient d’abord de frotter le champignon à mains nues, rien n’y fait, cela ne marche pas. Ils tentent ensuite des cailloux non taillés. Toujours pas. Un bout de bois sec peut-être ? Bof. Pas pratique. Et à la verticale ? Plus pratique, certes, mais plus efficace ? Jouk éclate de rire devant cette idée saugrenue de Fige. La pointe se plante dans le champignon et Jouk embrasse tendrement sa fille sur le front pour saluer l’essai et la bonne volonté. Mais Fige est vexée. À présent prise au jeu pour de bon, elle attrape une future sagaie qui n’a pas encore de pointe. Voilà au moins un bâton qui ne se plantera pas. Elle frotte, elle frotte, elle frotte. Son père pose ses mains sur les siennes pour la réchauffer et frotter avec elle, convaincu par l’échec de la méthode, par le soutien à sa fille. Bientôt, une petite fumée apparaît. Fige est émerveillée. « Ne t’arrête pas. » lui souffle Jouk.

Quelques minutes plus tard, les membres de la troupe qui n’ont rien perdu de l’instant père-fille qui vient de se dérouler sous leurs yeux, s’approchent sans comprendre du feu qui a jailli du champignon, qui a jailli des mains de Fige et Jouk. Quelques minutes encore et le feu s’éteint. « Pourquoi ? » demande Fige aussi surprise que déçue. Son feu est-il plus faible que les feux qui naissent des éclairs et des chaleurs d’été ? Sa mère la prend dans ses bras pour la rassurer : comme elle, comme eux, le feu meurt s’il ne mange pas. Il faut le nourrir, explique-t-elle. Fige regarde alors la carcasse qui pend de l’arbre. Sa mère rit : non, le feu n’a pas besoin de manger leur proie. Fige part chercher un autre champignon, il y en a tant, ce n’est pas difficile et le reste de la troupe attrape de quoi nourrir le feu. Mita tend elle-même un bout de bois à Fige. « Tiens, celui-là n’est pas pointu. » dit-elle. Fige remercie et sous les yeux de la troupe et de son père qui la laisse faire, elle recrée du feu.

Grâce à la nourriture qu’on lui apporte, il dure et réchauffe tout le monde. Bientôt, Kodil qui a faim descend ce qu’il reste de la carcasse dans l’arbre. Il était temps : juste au-dessus du feu, un peu plus et il la dévorait à son tour. Chacun prend sa part. Mais cette viande-là est étrange. Elle n’a pas le même goût que d’habitude, elle est plus facile à mâcher et à digérer.

Grâce au feu, la lignée de Mater pourra créer de nouveaux outils, avoir chaud même en hiver, se protéger des prédateurs et cuire ses aliments. Plus digestes, ils causeront moins de maladies. Grâce au feu, les descendants de Mater vivront mieux, plus longtemps, leurs troupes grandiront en nombre et leur cerveau en taille. Ils pourront désormais s’étendre plus loin, plus vite.

Bouton pour découvrir mes livres

La lignée de Mater : une précieuse invention

Genre : Nouvelle historique

Copyright Marjolaine Pauchet

Pierre taillée

La lignée de Mater :

une précieuse invention

(tome 3)

Tumi et les siens observent avec discrétion des antilopes se désaltérer à un point d’eau.

Ils se sont positionnés de façon stratégique pour augmenter leurs chances de réussite. Voilà cinq jours que le groupe n’a rien mangé. Kita et Ru sont grosses. Le ventre de Kita, surtout, est lourd. Si lourd qu’elle ne participe plus à la chasse. Il reste peu de lunes avant sa délivrance. L’une comme l’autre ne peuvent se permettre de rester plus longtemps sans manger. Dumaï qui allaite, n’aura quant à elle bientôt plus de lait pour son bébé.

Pour l’avenir de la troupe, cette chasse doit réussir. Ils ne peuvent revenir au camp sans nourriture. Une antilope va devoir mourir aujourd’hui pour que ce groupe appartenant à la lignée de Mater puisse vivre. Mater… qu’elle est loin. Presque aussi loin que Celui qui barrit. Depuis la naissance des mots, ces singes étranges qui marchent debout, se nomment et le disent ne sont plus des mâles et des femelles, mais des hommes et des femmes. Ainsi, ils se voient et se pensent autres.

Mais tout ceci est bien loin des considérations de Tumi. Pour l’heure, elle est concentrée corps et âme sur la chasse. Elle sait par cœur ce qu’elle a à faire. Comme chaque membre du groupe, elle s’est placée en conséquence. Un grand bâton dans chaque main, c’est à elle de lancer l’assaut. Les autres sont armés de pierres qu’ils jetteront sur leur cible. Une des antilopes boite légèrement. Une faiblesse presque imperceptible de la patte avant gauche. Elle jette un œil aux autres pour s’assurer que tous l’ont repérée.

C’est bon.

D’un coup, elle se lève en criant et en agitant les bras, bâtons au-dessus de sa tête pour paraître plus terrifiante. L’effet est immédiat : toutes les antilopes fuient. Aucune ne cherche à savoir quel est cet étrange et terrifiant animal : il faut sauver sa peau.

Tumi poursuit l’antilope blessée tout en continuant ses cris et ses gesticulations. La bête court plus vite et distance la jeune femme. Alors surgit Chouan d’un fourré, le jeune homme lui aussi armé de bâtons qu’il brandit terrifie l’animal à son tour et le ramène dans la direction souhaitée. Et voilà les autres membres du groupe qui sortent de leur cachette et jettent sur la proie les pierres qu’ils avaient préparées. Rompus à l’épreuve, ils font mouche presque à chaque fois. La peau se déchire, des os se brisent. Bientôt, l’antilope est à terre. Il est temps de lui donner le coup de grâce. Totogi s’approche. C’est l’homme le plus fort de la troupe. Il lève au-dessus de sa tête une lourde pierre. Si lourde que même Chouan ne pourrait la porter. Il s’apprête à fracasser le crâne de l’animal. Mais des hyènes, attirées par les cris de la chasse et les cercles qu’effectuent déjà les vautours dans le ciel se ruent sur eux. Elles sont nombreuses. Trop nombreuses pour que la troupe ait une chance. Pourtant ils doivent manger ! Cette proie est la leur ! Ils ne l’abandonneront pas ! Sans l’antilope, Kita, Ru et Dumaï perdront leurs bébés.

Totogi se détourne de l’antilope pour jeter sa pierre vers les hyènes. C’est un mauvais calcul : le caillou était trop gros, trop lourd. Il tombe lourdement à quelques mètres à peine. Les chapardeuses ralentissent l’allure quelques instants, esquissent un léger détour avant de revenir aussi vite et aussi décidées qu’au début. Chacun récupère à terre les pierres plus petites qui ont servi à la chasse et les jette sur les ricaneuses en approche, mais elles sont trop nombreuses. Tumi, toujours ses bâtons en main, les lance aussi, sachant qu’ils ne feront rien. Que faire de plus ?

Mais elle a tort : l’un des bâton se plante profondément dans l’épaule d’une des hyènes qui pousse un cri et s’effondre aussitôt.

Les chapardeuses ne renoncent pas pour autant. Malgré l’insistance et la volonté du groupe, l’antilope est perdue. Les hyènes ripaillent bientôt sous les yeux de Tumi, Dumaï, Chouan et les autres, retranchés dans un trio d’arbres proche. À la nuit tombée, elles s’éloignent enfin et les membres de la lignée de Mater peuvent descendre de leurs branches. Ils auraient pu partir pour de bon, abandonner la place lorsqu’il leur a fallu abandonner l’antilope, cependant ils n’ont pas tout perdu : les hyènes ne sont pas cannibales et n’ont pas touché au cadavre de leur sœur. Les vautours, certes, se sont servis. Mais il en reste. Du moins, il en restera s’ils parviennent à chasser les derniers volatiles à s’activer dessus.

Totogi prend alors les restes de l’animal sur ses épaules et tout le monde rentre au camp. Il n’y aura pas assez de nourriture pour tout le monde, mais il y en aura assez pour Kita, Ru et Dumaï. Les plus jeunes enfants auront aussi leur part. Les autres membres du groupe mangeront des racines, des baies et attendront une chasse plus fructueuse.

Les jours qui suivent, bien que son ventre ne la laisse pas en paix, Tumi réfléchit au déroulé de la chasse. Le bâton qu’elle a lancé, toujours planté dans la carcasse lorsque Totogi l’a ramassée accapare ses pensées. Tombé sur le chemin du retour, elle l’a ramassé et l’observe maintenant avec attention.

Elle sait que le bois peut faire mal. Son petit frère est mort lorsque, s’abritant tous d’un orage sous un arbre, une lourde branche a cassé et lui est tombée sur la tête. Comme tous, elle a déjà eu des échardes dans les doigts. Mais jamais elle n’aurait songé qu’un bâton puisse se planter comme une simple écharde, que cela pourrait être une arme.

Le bois pourrait-il servir, lors des chasses, non pas juste à effrayer, mais aussi à tuer ?

Soudain, elle décide d’en avoir le cœur net. Elle se lève, gratte la terre pour créer un monticule meuble de la hauteur d’un genou. Son ventre gargouille, il dit « non ». Elle a faim. Pas d’effort qui ne serve à le remplir. Elle le fait taire. Elle veut savoir. Puis elle va ramasser plusieurs bâtons dans la forêt deux, trois, quatre, etc. Tous de tailles et de formes différentes.

Elle les ramène au monticule et les lance un par un dessus. Certains se plantent, d’autres non. Lorsqu’elle les a tous jetés, elle va les chercher et recommence, améliorant chaque fois son geste, comprenant chaque fois un peu plus.

Lancer le bout qu’on veut planter en avant. Plus celui-ci est pointu, plus les chances de réussites sont grandes. Chouan vient la voir, curieux. Il aime bien Tumi. Elle est maligne. Elle a déjà trouvé de bons abris pour la troupe. Et cette idée de brandir des bâtons en l’air lorsqu’on chasse pour paraître plus grand, faire peur, prendre moins de risques, son idée, déjà. Chouan aime bien Tumi. Il comprend ce qu’elle cherche, s’assoit et observe. Quand elle aura trouvé, elle montrera aux autres membres du groupe et alors ils pourront se défendre contre les hyènes, les fauves et même chasser des proies plus efficacement. Peut-être en prenant moins de risques.

Après de nombreux essais, Tumi vient s’assoir à côté de Chouan. Elle lui raconte ce qu’elle a trouvé : les bâtons peuvent se planter dans la terre. Et s’ils se plantent dans la terre, ils sauront le faire dans la chair. Pour cela, il faut que le bâton ne soit pas moisi pour ne pas se briser dans les mains ou à l’impact, il doit être aussi droit que possible, il faut lancer le bout qu’on veut planter vers l’avant et vers le haut et il faut que ce bout soit pointu. Mais les bâtons ainsi faits sont rares et difficiles à trouver. Tumi n’est pas certaine que ça en vaille la peine. Peut-être le temps passé à chercher ces précieux bâtons sera-t-il trop long ? Peut-être qu’après tout lancer des cailloux suffit pour se défendre et pour chasser ?

« Non ! »

Chouan s’insurge. Il n’est pas d’accord. La découverte de Tumi est importante. Il ne veut plus avoir faim. Il ne veut plus se demander si la troupe passera l’hiver. Et puis, lui aussi a une idée.

Il prend Tumi par la main, l’amène près de la rivière pour trouver un caillou. Il prend le premier venu et amène Tumi auprès d’un arbrisseau. Là, il la lâche, attrape une branche et frappe le nœud avec la pierre. La branche se détache de la plante et il achève de l’arracher.

« Regarde, dit-il, voilà un bâton droit avec un bout pointu. »

Lorsque Tumi et Chouan reviennent auprès du groupe, ils ont une révélation à leur faire. Quelque chose qui sera bon pour le groupe, bon pour la lignée de Mater.

 

***

 

Gami, le petit-fils de Tumi et Chouan a hérité de ses grands-parents le goût de la compréhension du monde. Comme eux, il aime observer, analyser, comprendre, déduire.

Comme eux, il sait tailler les branches des arbrisseaux pour faire des lances solides et efficaces.

Un matin, alors que la lumière renaît à peine, une brume épaisse annonce une journée humide. Tous le sentent. Le temps sera orageux. Mais à quel point, ils ne s’en doutent pas.

L’orage qui éclate quelques heures plus tard est un orage comme il y en a peu. Les éléments se déchaînent. La pluie, la grêle tombent en abondance. Les grêlons sont si gros qu’ils font mal, si nombreux qu’ils recouvrent tout d’un manteau blanc comme si l’hiver était là, rude et froid. Pourtant, c’est le printemps, toute la nature le sait. Le ciel tonne encore et encore. La troupe est sous un abri sous roche, se pensant en sécurité, mais un éboulement tue deux d’entre eux et manque de prendre au piège Gami et le reste du groupe.

Ils fuient tous sous l’eau et la grêle. Les nuages n’en finissent pas de se déverser. Même lorsque la grêle cesse, la pluie continue. Et le lendemain, lorsque enfin l’orage s’achève, le paysage est méconnaissable. Le groupe n’a pourtant pas parcouru une si grande distance, mais tous les cours d’eau sont sortis de leur lit. Il faudra attendre plusieurs jours encore avant que la décrue ne prenne fin.

Plusieurs jours. Sur les rares terres émergées, se côtoient prédateurs et proies, tous réfugiés de la même peur de la mort.

Quand enfin l’eau se retire, Gami, curieux du spectacle, se rapproche des berges du fleuve couvertes de roches charriées par la crue. Il n’a pas l’habitude d’un tel spectacle. Mais plus encore que ces berges sans végétation, certaines de ces pierres l’attirent. Elles ont un aspect bizarre. Elles ne sont pas rondes ou ovoïdes comme le sont d’ordinaire les galets des cours d’eau. Oh, certes, la plupart des cailloux qu’il a sous les yeux ont bien cette forme. Certains autres cependant sont brisés. Comment cela est-ce possible ? Se seraient-ils brisés les uns les autres en se heurtant ? C’est la seule explication plausible.

Kafi, une jeune femme du groupe vient le chercher. Il lui montre ce qu’il a remarqué. Cela le travail sans trop qu’il sache pourquoi. Mais la troupe va partir en chasse et par les temps qui courent, il faut rester grouper. Les prédateurs aussi ont faim.

Gami suit Kafi. Il tente de lui expliquer qu’il y a quelque chose dans ces pierres. Quelque chose de bon pour eux. Quoi ? Il n’en sait rien. Il y a quelque chose, c’est tout. Kafi aime regarder Gami se triturer la tête. Il la fait rire et souvent, ils essaient de comprendre le monde qui les entoure ensemble. Avant d’être revenus auprès des autres, elle se tourne vers lui, l’embrasse et pose la main de Gami sur son ventre. Dans quelques lunes, leur enfant naîtra. Les recherches de Gami devront attendre le retour de la chasse. Pour donner le jour, Kafi doit manger. Gami sourit et oubli ses pierres le temps de la chasse.

Grâce à sa grand-mère Tumi, ce n’est pas une simple antilope qu’ils vont chasser, c’est un zèbre. Un animal bien plus gros et bien plus dangereux. S’ils réussissent, la troupe aura de quoi manger pendant de nombreux jours. Voilà deux générations que les bâtons longs et pointus ont remplacé les cailloux. Ils sont plus efficaces et permettent de prendre moins de risques. Ce soir, le zèbre mourra et la troupe mangera à sa faim. Demain, Gami pourra reprendre l’étude de ses cailloux.

Réfléchissons.

Deux cailloux qui s’entrechoquent se brisent.

C’est bien.

Pourquoi ?

Pourquoi ?

Gami ne voit pas. La solution est là, sous ses yeux, il le sait, mais il ne trouve pas.

Deux cailloux qui s’entrechoquent se brisent.

C’est bien.

Pourquoi ?

Gami décide d’essayer. Il prend deux galets ovoïdes sur la berge et les tape l’un contre l’autre. Rien. Il a besoin d’y arriver pour comprendre. Il le sait. Alors il essaie encore et encore. Quand il s’agace, il jette les pierres et en prend deux autres. Il s’énerve. Kafi rit. Son rire l’agace encore plus. Elle s’approche de lui, prend deux galets au hasard, choque l’un contre l’autre. Du premier coup un éclat se détache. Kafi éclate de rire. Gami est vexé.

Il s’en va, puis revient quelques instants plus tard, calmé. Kafi est toujours là, en train de tailler son galet. Elle lui met dans la main, l’entoure de ses bras, lui saisit les siens pour lui montrer le geste. Pas si compliqué en fin de compte. « Un coup de chance. C’est moi qui l’ai eu, ça aurait pu être toi. » Gami sait enfin tailler. Les jours suivants, il prend un tas de galets, retourne auprès du groupe et les taille tous, travaillant ses gestes comme Tumi en son temps. À une différence près, Tumi savait ce à quoi serviraient ces bâtons à lancer. Lui ignore toujours l’intérêt de ces cailloux taillés. Et puis, alors que lesdits gestes sont devenus presque machinaux, un faux mouvement et du percuteur, il se frappe le pouce. Il crie de douleur. Kafi et les autres se précipitent. Le doigt est presque arraché.

Gami vient de découvrir de la façon la plus douloureuse qui soit l’efficacité de ces pierres taillées pour trancher la peau, la chair, mais aussi les tendons, le bois, etc. De là, les silex et autres outils taillés, comme les mots avant eux, se développeront au sein de toute la lignée de Mater. De là, la confection de vêtements, de couteaux, d’ornements, de flèches, etc.

Vêtus, les descendants de Mater n’auront plus besoin de leur pelage qui se raréfiera. Mais bien avant cela, la lignée de Mater saura fabriquer des outils qui l’aideront à s’adapter aux cinq continents.

Bouton pour découvrir mes livres

La lignée de Mater : l’odyssée des mots

Genre : Nouvelle historique

Copyright Marjolaine Pauchet

Grotte : l'odyssée des mots

La lignée de Mater :

l’odyssée des mots

(tome 2)

La troupe vient d’être chassée de son territoire par la troupe voisine qui, deux fois plus grande, a besoin de plus d’espace pour nourrir les siens.

Cela, au fond, importe peu. Le monde est grand et s’étend partout autour. Il y a tant d’endroits où les pas de la lignée de Mater ne se sont jamais posés. Elle, c’était il y a bien longtemps, il y a des milliers d’années déjà. Depuis, ses descendants marchent le dos droit, leurs bras se sont raccourcis, leur bassin qui porte désormais les organes de leur corps s’est adapté à la nouvelle posture. Les jambes se sont allongées et surtout, les mains par lesquelles elles se finissaient se sont transformées en pieds. Mater et les siens étaient des grimpeurs. Ils fuyaient les prédateurs en montant aux arbres. Mais si les arbres sont et resteront toujours des refuges, ses descendants sont devenus des marcheurs. La course est leur arme. Ce n’est pas la seule. Les mains ainsi libérées, ils peuvent jeter des cailloux sur leurs prédateurs, même debout, même quand ils marchent. Deux mains au lieu de quatre, oui, mais deux mains libérées pour de bon des contraintes de la marche. Cette espèce-ci marche.

Cette troupe-ci marche.

Elle marche en quête d’un nouvel abri. Il définira le cœur de leur nouveau territoire. Mais quel abri ? Dans cette région rocailleuse, où trouver l’endroit qui ne sera pas déjà pris par un prédateur aux aguets ? Il faudra sans doute se battre pour acquérir le site convoité lorsque la troupe l’aura trouvé. Ce n’est jamais bon de se battre contre un prédateur. Il y a souvent des morts.

Enfin, la troupe aperçoit ce qu’elle cherche. Là, sur le flan de cette colline, ne serait-ce pas un abri sous roche derrière les deux gros arbres ? Malgré les millénaires qui ont passé, les descendants de Mater restent des singes : la présence d’arbres les rassure. L’abri contre la pluie, le vent et les ardeurs du soleil, les arbres contre les prédateurs. Deux ou trois adultes s’approchent à pas discrets. D’instincts ils se baissent pour se faire plus petits. Ils sont aguerris et connaissent les sons, les odeurs et les indices qui trahissent la présence d’un fauve, d’une meute de loups ou d’un ours. Et l’odeur est là, forte, leur instinct ne les a pas trompés. Perché sur une branche, le fauve repus digère son repas : une gazelle de belle taille qui lui fera encore plusieurs jours et dont les restes gisent sur une autre branche. Celle-ci témoigne de l’habileté et de la puissance du maître des lieux qui l’a montée dans l’arbre à la seule force de ses mâchoires.

Avec la même discrétion, les trois repartent auprès de la troupe. Ils ne savent pas encore décrire ce qu’ils ont vu et ils étaient à contre vent : l’odeur du fauve ne les a pas imprégnés. Alors ils montrent la cicatrice qui a détruit le visage du chef il y a des années de cela. C’était la morsure d’une bête semblable. Tout le monde comprend et tout le monde sait ce qu’il faut faire, connaît son rôle. Les uns s’approchent par la droite, les autres par la gauche. Chacun ramasse une pierre ou deux sur son chemin. Ils avancent à pas feutrés, puis se ruent sur l’arbre en hurlant et en jetant des pierres sur l’animal. Prit de panique, il tente de rejoindre les branches les plus hautes, mais les pierres le font chuter. Terrorisé, il veut fuir, impossible, il est encerclé. La partie n’est pas encore gagnée : acculé, le fauve est plus dangereux que jamais. Il se jette sur l’un de ses assaillants qui esquive l’attaque de peu. À ce moment-là, l’animal pourrait fuir, enfin, mais une pierre l’atteint à la tempe et, brisé dans son saut, il s’effondre. Mort.

Le soir, la petite troupe festoie : ils ont un nouvel abri, le territoire qui va avec, à manger pour plusieurs jours et surtout, ils ont affronté le fauve sans que nul ne soit blessé ou tué. Enfin, ils s’endorment là dans cet antre qu’ils ont si vaillamment conquis.

Au lendemain, les nuages emplissent tout le ciel. Ils sont lourds, ils sont gris. Bientôt, un éclair déchire l’air, le tonnerre gronde et les gouttes d’eau s’effondrent par milliards sur le monde de la troupe. Peu lui importe : elle est au sec et la pluie ne durera pas : ce n’est pas la saison du froid. Aujourd’hui pourtant, le ciel est enragé et un nouveau coup de tonnerre fait tout vibrer. L’orage s’acharne, voilà encore un éclair qui cette fois fend en deux un des arbres, le transformant en torche sous les yeux horrifiés des membres de la troupe. Ils se précipitent au fond de l’abri et crient de peur. Il n’y a rien à faire de plus. Bien sûr, ils savent que le feu n’aime pas l’eau. Pourtant, il en tombe de partout et ce feu-là résiste, il est plus fort ! Une des moitiés finit par s’effondrer dans l’abri, léchant presque leurs corps, roussissant leurs pelages. Ils sont terrorisés. L’un d’eux, un jeune mâle, au fond, contre la paroi, sent un trou derrière sa main. Malgré la terreur qui l’anime, il parvient à détourner le regard du brasier et découvre une grotte. Il tape sur les épaules des autres pour les prévenir, mais il fait beaucoup trop noir là-dedans. L’antre de la terre mère est un monde obscur et froid, sans lune, sans étoile où il n’y a jamais ni vie ni lumière. Il n’est pas fait pour la lignée de Mater. Le jeune mâle voudrait leur expliquer qu’ils y seront à l’abri, que le feu ne les y suivra pas, car lui aussi craint l’obscurité. Aucun membre de la troupe ne veut comprendre ses vocalises et il s’engouffre seul dans le trou.

Dans la grotte, ses yeux ne voient rien et il tend ses bras en avant pour ne pas entrer en collision avec la paroi. D’un coup, le sol se dérobe, il n’y en a plus et il tombe, il tourne boule à n’en plus finir contre la roche saillante. Durant les quelques secondes que dure sa chute, il comprend la peur de la troupe. Pourquoi ne les a-t-il pas écoutés ? Le ventre de la terre mère n’est pas fait pour la lignée de Mater. C’est le monde de l’obscurité. Enfin, la chute s’arrête. Il a mal partout, ses os sont brisés. Mais pas ses bras ni ses jambes. Alors il tâtonne autour de lui et comprend qu’il peut se relever. De là où il est, il ne voit plus la sortie : le noir est total. Il appelle sa troupe à l’aide. Aucun des membres ne lui répond, mais quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui est peut-être, comme lui, blessé et perdu dans le ventre de la terre mère, tant le cri ressemble au sien. Il appelle encore. Encore. Et toujours cette réponse identique en un peu plus faible. Cette réponse ? Non, ces réponses ! Car il y en a plusieurs. Ils sont nombreux à être blessés et perdus comme lui, à différentes distances dans le fond de la grotte. Mais jusqu’où va-t-elle ? Enfin, un membre de la troupe lui répond. Cette fois, il en est sûr, il reconnaît la voix. Et quelqu’un d’autre, encore fait la même réponse. Et quelqu’un, et quelqu’un. Qu’est-ce que cela veut dire ? Il crie à nouveau. Et pendant que le membre de la troupe lui répond, les autres blessés crient une nouvelle fois comme lui. La réponse aussi est multiple. Qu’est-ce que cela veut dire ? Il y aurait plusieurs troupes en haut ? Avec le feu, impossible. Il commence à avoir peur, change de vocalise, les autres blessés font le même changement. Comment cela se peut-il ?

Serait-ce sa propre voix que le jeune mâle entend ? Le ventre de la terre mère reflèterait-il les voix comme l’eau calme reflète les visages ? La lignée de Mater vit dans un monde où tout est sens. Et il vient à l’idée du jeune mâle que l’eau calme ne reflète pas que les visages, elle reflète tout. Des plus hautes montagnes à l’arbre qui borde ses rives. Si le ventre de la terre mère reflète sa voix comme l’eau reflète les visages, peut-être que les autres sons sont reflétés aussi. Il plie son corps douloureux et cherche une pierre à tâtons. Il ne trouve que des gravillons qui, en tombant, ne font pas assez de bruit. Alors il a l’idée d’imiter un animal. Il commence par rugir comme le fauve de la veille. Puis il hennit comme un zèbre. Le rugissement et le hennissement reviennent plusieurs fois, comme ses cris tout à l’heure. Cette fois, plus de doute : aucun zèbre ne pourrait se trouver dans la grotte. C’est donc bien sa propre voix qu’il entend.

Il appelle les autres, on lui répond et, guidé par leur voix, il grimpe ce qu’il a dévalé tout à l’heure. Tout son corps le fait souffrir, à commencer par ses côtes qui doivent être cassées. Qu’importe. Il est trop pressé de revoir la troupe pour leur montrer ce qu’il a découvert.

Arrivé en haut, il retrouve l’arbre qui achève de se consumer et le reste de la troupe, stupéfait par ces ecchymoses. Le feu n’est plus une menace et si personne n’ose s’en approcher, la peur a quitté les esprits. Aussi, tous sont tournés vers le jeune mâle, espérant comprendre. Il essaie de les attirer dans la grotte, les prend un à un par le bras pour les amener, vocalise. Non, personne ne veut le suivre. Le ventre de la terre mère n’appartient pas à la lignée de Mater. Il vocalise à nouveau, aucun ne comprend. Il imite le lion puis le zèbre. Tous se retournent terrifiés, pensant qu’il les prévient que le terrible prédateur est là. Rien. Pourquoi ? Pourquoi a-t-il rugit sans raison ? Tous sont furieux. On n’imite pas le prédateur quand celui-ci n’est pas là. Personne ne comprend. Le jeune mâle est exclu de la troupe pour le reste de la journée.

Le temps passe. Seul, il redescend tous les jours pour apprendre à imiter à la perfection les animaux. Bientôt, il rugit, il barrit, il hennit… Qui saurait distinguer ses cris de ceux des animaux ? Plus personne désormais. Le jeune mâle est un singe. Sa face possède des dizaines de muscles pour communiquer grâce aux expressions du visage, ses lèvres sont charnues et mobiles, sa gorge même semble être faite pour produire et reproduire tous les sons. Dans la grotte, il tonitrue comme le tonnerre, rugit comme le lion ! Il joue avec sa voix et l’apprivoise à l’infini. Ce faisant, il est de plus en plus isolé : car personne ne veut le suivre, personne ne veut comprendre.

Un jour, on l’appelle pour une chasse. Il remonte. Suit la troupe. Des éclaireurs ont repéré un troupeau de buffles. Ces animaux sont puissants et dangereux, surtout quand ils ont des petits à défendre. Ne s’y attaque pas qui veut. Mais la troupe a faim. Arrivés sur place, ils cherchent des pierres au sol dont ils pourraient s’armer. Peine perdue : les buffles sont dans la plaine. Les chasseurs connaissent l’endroit : non loin se trouve une rivière. Ils s’y dirigent discrètement, espérant trouver sur ses berges ce dont ils ont besoin. À peine sont-ils arrivés, qu’un fauve caché dans les fourrés saute sur l’un d’eux. Le chasseur crie, autant de peur que de douleur, car déjà les griffes du fauve lui lacèrent la chair. La jugulaire tranchée d’un coup de dent, il se vide de son sang sous les yeux de ses amis terrifiés qui ne trouvent que des bouts de bois à jeter sur l’animal. Celui-ci déjà, est prêt à prendre une nouvelle proie. C’est alors que le jeune mâle a une idée : il se met à barrir aussi fort qu’il le peut. Tous se retournent pour voir où est le pachyderme. Mais où est-il ? Le jeune mâle barrit une nouvelle fois et encore. Le lion, lui-même, s’aplatit de peur. Serait-ce possible que ce soit ce singe étrange qui marche debout qui barrisse ? Le barrissement est impressionnant de réalisme et le lion, terrifié, ne sait quel parti prendre de celui de l’attaque ou de la fuite. Pourtant, face à pareil animal, il n’est pas de taille, il le sait. Enfin, il abandonne les lieux et fuit devant le reste de la troupe, médusée.

Leur compagnon est mort. Cependant, la troupe ne sait se laisser aller à la tristesse. Le jeune mâle leur a sauvé la vie. Il n’a fait qu’imiter le monde animal, c’est un début. Désormais, les membres de sa troupe le suivent dans le ventre de la terre mère pour découvrir comme lui le reflet de leur voix et apprendre à la manier. Savoir imiter les animaux est une arme pour la chasse, ils l’ont vu et bientôt, les différents cris ne désignent plus seulement les bêtes qui les poussent, mais aussi celui ou celle qui l’imite le mieux. Ainsi, il y a Celui qui barrit, Celle qui rugit, Celui qui hennit… Pour la première fois, chacun acquière un prénom. Chacun est nommé. À présent, on n’appelle plus n’importe qui, mais quelqu’un en particulier. La facilité de communication que cela permet révolutionne la vie de la troupe qui bientôt comprendra l’utilité de nommer chaque chose. Ainsi naissent les premiers mots.

Le langage n’est pas encore complexe, mais grâce à la découverte du jeune mâle, il est articulé. La grande odyssée des mots à laquelle prendront vite part tous les membres de la lignée de Mater ne fait que commencer…

Bouton pour découvrir mes livres

Mater : Naissance d’une lignée

Genre : Nouvelle historique

Copyright Marjolaine Pauchet

Mater

Mater :

Naissance d’une lignée

(tome 1)

 

Quelque part en Afrique, il y a très longtemps…
Un groupe de singes se réveille au matin, perchés dans les branches d’un arbre centenaire. La nuit a été longue.
Au soir, un groupe rival a attaqué et la bataille a duré plusieurs heures… Des corps inertes gisent au sol. Les prédateurs s’en sont repus toute la nuit et n’ont pas fini.
Des questions territoriales, cannibales, aussi.
Parmi les survivants de ces terribles heures, une jeune femelle enceinte. Le stress et les émotions de la nuit ont déclenché chez elle les premières douleurs de l’enfantement. Elle attrape une branche, son ventre se contracte, elle la serre.
Elle pousse aussi fort qu’elle le peut. Bientôt, la tête sort et puis le petit être est dans ses bras. Elle mange le cordon qui le relie toujours à elle et l’approche de son sein gorgé de lait. C’est une femelle.

Les semaines et les mois passent. La petite femelle grandit, lâche peu à peu les poils de sa mère pour s’amuser avec les autres jeunes de son âge. Comme tous, et contrairement aux adultes, elle marche debout.
Marcher ? Courir surtout !
C’est de son âge… Se chasser, se pourchasser, s’attraper, se jeter des bâtons, se faire tomber, éclater de rire…
Les amitiés se tissent, les clans dans le clan. La hiérarchie naît, reprend celle des parents.
Mater grandit encore. Au-delà de ses affinités, elle se sent différente. Quelque-chose en elle la distingue des autres. Tandis qu’elle approche pas à pas de l’âge adulte, ses bras, comme ceux de ses amis, s’allongent. Leurs dos se courbent, les mains touchent le sol.
À présent, les amis de Mater, comme les adultes, marchent sur leurs quatre membres. Mais son dos à elle ne s’est pas courbé, son cou est resté droit. Mater continue de marcher debout.
Mater est différente. Elle n’est pas bien grande et surtout, elle marche comme les plus jeunes.
Alors c’est ainsi que les membres de la troupe la traitent désormais. Mater est à part. Son corps, à sa façon, refuse de vieillir. Bien vite, elle devient l’oméga. La concertation est inutile. Tous sont d’accord.
Et quand le désir d’être mère lui vient, aucun mâle ne veut d’elle. Ses amis d’hier sont ses harceleurs d’aujourd’hui. Son pelage se ternit. Personne pour l’épouiller ou l’aider à faire sa toilette. Pour tout, elle est seule. Seule, elle grimpe sur sa branche, se met à l’abri des prédateurs. Impossible de se construire un nid de feuilles sans les autres. La saison des pluies arrive. Trempée, elle tremble de froid. Elle tente de se rapprocher du groupe pour bénéficier de leur chaleur corporelle et se sentir moins seule.
Ils la chassent, la rudoient, la battent, la mordent. Toute la forêt résonne de leurs cris. Son sang coule. Mater, silencieuse, retourne sur sa branche pour panser ses plaies, puis tente comme elle le peut d’arranger le semblant de nid qu’elle s’est construit.

Le lendemain, arrive un jeune mâle dans leur coin de forêt. Solitaire, il a quitté la troupe dans laquelle il est né, chassé par son père qui voyait en lui un rival. Le jeune mâle n’est pas agressif et ne demande qu’à s’intégrer à la troupe. Sera-t-il accepté ?
Les mâles du groupe ne désirent pas plus sa présence. Ils le chassent avec violence. Le message est clair : on ne veut pas de lui ici. S’il insiste, il sera tué. Il le sait. Pourtant, il reste en retrait, à quelques arbres de distance. Il a repéré une petite femelle esseulée. Elle lui plaît. Mater lui plaît. Il la voit descendre au sol. Elle n’est pas bien grande et surtout, sa démarche n’a rien de naturelle, elle est étrange. Elle marche debout, comme les plus jeunes. Qu’importe. Mater lui plaît. De loin, discret, il l’observe.
Pendant que le dominant grignote, occupé, tantôt à renifler son repas, tantôt à regarder sa favorite ou les oiseaux dans les arbres, décidément bien bruyants aujourd’hui, un subordonné lui chipe sa nourriture. Une course poursuite commence, mêlée de cris et de peur. Toute la troupe s’agite. Mater, dans son coin, observe sans prendre part, jamais. Se serait risquer plus de coups encore que le fautif.
Le jeune mâle profite de la diversion et se précipite sur elle. Habituée à être rudoyée, elle crie à son tour, fuit, tout en frappant l’intrus. Mais bientôt elle comprend, l’importun ne lui veut aucun mal. Mater s’adoucit et se laisse renifler. Elle renifle à son tour, puis il lèche ses plaies.
Le dominant qui en a fini avec le larron les aperçoit et leur fonce dessus. Mater et le jeune mâle sont chassés par tout le groupe. Pour de bon.
Cette fois, Mater n’a plus de foyer, plus de troupe. Isolée comme elle ne l’a jamais été. Croit-elle ? Le mâle est là.
À deux, ils ne seront plus seuls et il saura être accepté pour compagnon. Ensemble, ils fonderont une nouvelle troupe. Une troupe dont ils seront les alphas. Bientôt, le ventre de Mater s’arrondit enfin.
Ses descendants marcheront debout.

Bouton pour découvrir mes livres

Histoire d’éducation

Genre : Nouvelle à chute

Copyright Marjolaine Pauchet

Apprendre à marcher, c'est le sens de l'éducation

Histoire d’éducation

 

Florian et Nadège rêvent d’un enfant. Dans la glace, elle regarde son ventre qui ne veut pas s’arrondir. Amoureux, il vient dans son dos et l’enlace : la vie viendra, naîtra en son heure.
Mais la vie ne vient pas.
Florian est stérile.
Stérile…

Qu’importe au fond. La vie naîtra. Le choix se porte sur un donneur anonyme et Nadège commence le long processus pour produire des ovules, assez d’ovules pour que ce qui se fait en toute simplicité au creux du corps des autres femmes se fasse au sein d’une éprouvette pour elle.
Qu’importe au fond.

Quentin.
Enfin, au bout de longs mois, le rêve est là. Parfait. Dix doigts, dix orteils, quelques cheveux déjà. Quentin…
Désiré, aimé avant même sa venue au monde, avant même sa conception, Quentin grandit heureux, choyé par ses parents qui n’auront que lui. Sa maman, comblée, le regarde grandir, de l’amour dans les yeux.
« Cette fois, je saute deux marches. Regarde-moi, maman ! »
Et toujours, Nadège regarde, fière et inquiète, prête à se précipiter si le défi du jour était trop grand. Son papa aussi est fier. Les Noëls, le premier vélo, une enfance douce. Quentin reçoit un télescope et découvre les cratères et les mers lunaires. Il découvre le ciel et les étoiles. Le voilà qui veut devenir astronome.
L’enfant grandit et devient adolescent. Le rêve d’astronomie, toujours là, grandit avec lui. Intelligent, il séduit les filles.
Julie. Le premier baiser.
Avant, il y a eu cette main effleurée en sortant de la classe, ces rires échangés en sport. Cette proposition. Délicat. Comment s’y prendre pour demander à une fille si elle veut bien, quand c’est la première fois ?
Quentin prend l’avis des copains. Chacun y va de son conseil, de son commentaire. « Fais ci, fais ça…, dis-lui ci, dis-lui ça… »
Lequel se trompe, lequel a raison ?
Quentin demande à son père. Florian a toujours été là pour son fils. On ne se dérobe pas quand on est parent. Pas selon Florian, pas pour son fils. L’ADN ne compte pas. Quentin est son fils. « Sois toi-même, propose-lui gentiment de sortir avec toi. Et si elle dit “non”, tant pis, n’insiste pas. »
Quentin est à l’âge des premières expériences, de la liberté, du refus de l’autorité. Mais Julie lui plaît. Elle lui plaît vraiment. Alors pour avoir toutes ses chances, il suivra les conseils de son père.
Et Julie dit « oui ». Un beau oui, qui s’est ouvert sur ce premier baiser.
Le goût des lèvres de Julie… Il n’est pas près de l’oublier, le Quentin !

Quentin a vingt ans. Futur astronome, la tête dans les étoiles, il les observe dès qu’il le peut. Ses études sont brillantes. Ses parents sont fiers de lui. À aucun moment ils ne lui ont lâché la main sans qu’il ne soit prêt ou sans qu’il ne le leur ait demandé. Toujours derrière lui, à panser ses plaies et à rire de ses joies.
Après une journée de cours, le voilà qui retrouve des potes dans un bar pour passer la soirée. Et puis il se fait tard, demain il commence tôt. Alors après un dernier verre, Quentin serre les mains, fait des bises et rentre dans son studio d’étudiant. La résidence n’est pas loin. Quentin rentre à pied. Quelques mètres à peine qu’il est sorti du bar et il aperçoit un homme suivre une femme. L’homme marche vite, d’un pas décidé. Quentin sent que ses intentions ne sont pas bonnes.
La femme presse le pas, disparait à un coin de rue. L’homme accélère encore, franchit le coin de rue à son tour.
Et puis un cri.
Quentin se précipite.

***

François et Joëlle attendent un heureux événement.
Après neuf mois sans difficulté, Thomas nait. Beau. Dix doigts, dix orteils à croquer.
Il est venu quatre ans après Emma, la grande sœur. Deux ans plus tard, c’est Philippe, le petit frère, qui pointe le bout de son nez.

La petite famille ne peut pas être plus belle, plus heureuse. Les parents, épuisés, ne savent plus où donner de la tête. Mais qu’importe au fond. Ça en valait la peine. Ces enfants, leurs enfants sont superbes. Emma, toujours rieuse, toujours blagueuse, la jolie Emma avec son sourire d’ange. Thomas, la tête de mule qui n’en fait toujours qu’à sa tête, même pour les études. Philippe, qui profite sans cesse de sa position de petit dernier pour obtenir tout ce qu’il veut de ses parents.
« Dis, comment les avions font pour tenir dans le ciel ? »
Il en pose souvent des questions comme celle-là, Thomas. Il aime ça, les questions. Parfois, François et Joëlle essaient de répondre. Parfois, lassés ou fatigués de leur journée, un simple « Je ne sais pas. » doit suffire à Thomas.

Vient le collège et une énième rentrée scolaire. Que va faire Thomas de sa vie ? Il déteste que les profs lui posent cette question en début d’année. Ça ne rate jamais. Comme si, à son âge, on savait déjà ce genre de chose. Ingénieur, peut-être. Ça lui plaît bien tout ça. Mais il y a tant d’autres choses qui lui plaisent. Non, Thomas déteste qu’on lui pose ce genre de question. Il a bien le temps de se décider. Et puis il a autre chose en tête, Thomas.
Elle s’appelle Léa.
Léa. Les hormones en pagaille dans le corps de Thomas s’affolent quand il la voit. Son cœur bat plus fort. Pas de doute. Il est amoureux.
Elle aussi. Pas besoin de demander, tout se fait tout seul, avec naturel. Elle est jolie, Léa. Ils passent leur temps ensemble, rient ensemble, s’effleurent, se touchent. Les baisers amoureux, de plus en plus nombreux.
Et puis Léa se lasse. Comment la retenir ? Thomas vient demander à son père. Emma veut sortir en décolleté et jupe un peu trop courte au goût de François.
— Papa, je voudrais te…
— Pas maintenant, Thomas. Il est hors de question que tu sortes comme ça, Emma ! Non mais tu t’es vue, on dirait une pute !
Thomas se débrouillera seul pour retenir Léa. Après tout, c’est comme ça qu’on apprend et Thomas aime apprendre. Et puis c’est sa copine, ça ne regarde que lui. Mais comment la faire rester si elle ne veut plus ? Pourtant, il est sûr qu’elle l’aime encore.

Thomas a vingt-trois ans. Il fête son diplôme d’ingénieur en métrologie. Avec les amis, l’alcool coule à flot ce soir-là dans le bar. Pendant la soirée, une envie subite vient l’agacer. Sa vessie le démange. Où sont les toilettes dans ce grand bar plein de monde ? Thomas est saoul et décide qu’il sera plus facile et rapide d’aller se soulager dehors, contre un mur.
Voilà, c’est fait. À l’instant où il remonte sa braguette, il aperçoit une femme qui rentre chez elle. Dehors à cette heure-ci, c’est qu’elle en veut forcément. Il la suit.
Elle a dû s’en rendre compte, car elle presse le pas et tourne un coin de rue. Si ça c’est pas un signe qu’elle en veut…
Il accélère encore, la rattrape. Elle crie, se débat.

Un autre homme arrive, l’agrippe par l’épaule et le jette en arrière. Les deux se battent sous les yeux horrifiés de la femme qui appelle la police.
Les forces de l’ordre sont là, séparent les deux hommes, entendent chacun des protagonistes. Quentin raconte, Thomas aussi, la femme soutient Quentin. Sans son arrivée, elle aurait été violée. Se sont ses mots. Elle tremble. Choquée, elle est amenée aux urgences, les deux hommes aussi pour des côtes et une arcade sourcilière cassées.
Elle porte plainte et des prélèvements ADN sont faits sur elle pour les besoins de l’enquête. Thomas part en cellule de dégrisement, puis en garde à vue. Le juge d’instruction ordonne la prise de l’ADN de Thomas pour le comparer avec celui relevé sur la victime et celui de Quentin pour lever tout doute éventuel.
Les résultats reviennent et les deux hommes sont convoqués chez le juge d’instruction sans une explication.
— À quoi vous jouez tous les deux ?
— Pardon ?
— Pourquoi ne pas avoir dit tout de suite à l’officier chargé de l’enquête que vous êtes demi-frères ?

 

Bouton pour découvrir mes livres

Aïe ! Ça pique !

Genre : texte court écologique

Hérisson

Aïe ! Ça pique !

 

Une tache sombre et rouge sur la route.

Les voitures filent sans y prêter gare. Une dizaine, une vingtaine, une centaine. À toute allure sans ralentir, parfois un écart. Pourquoi, pourrait-on se demander ? Pourquoi cet écart ? Pour ne pas salir les roues qui de toute façon seront propres après quelques tours de plus ?

Je vois plus de voitures faire un écart pour éviter une bête morte sur la route que pour en éviter une vivante.

Pourtant, sept cent mille, ce n’est pas rien.

Sept cent mille.

Plus j’y pense, plus le nombre semble grossir dans ma tête.

Sept cent mille.

Dans la réalité, cela fait moins. Cela en fait de moins en moins.

Cette tache sombre qui s’efface au fil des voitures qui, allègrement l’étalent, était-ce une mère ? Sa portée survivra-t-elle ?

Elle aura sut éviter les chiens, les blaireaux, les piscines, les insecticides, elle aura survécu à la faim qui taraude, qui tenaille, chaque jour et chaque nuit. Cette faim dont nous, ici, dans ces pays, ne savons rien. Cette faim dont seuls les grands-parents qui ont vécu la guerre et ceux qui viennent d’ailleurs, ceux qu’on rejette à la mer, peuvent parler. Cette faim qui fait l’estomac vide. Qui projette la raison hors du corps en même temps qu’elle fait voir les os et déchausse les dents. Cette faim que la tache sur la route a connue, j’en prends le pari, de cette nature vidée de ses insectes.

La source inépuisable de nourriture, garantie sur facture par l’évolution n’était pas inépuisable en fin de compte. Il aura suffit d’une espèce pour l’épuiser. La nôtre. Épuiser une source de nourriture qu’on ne consomme pas ! Quel brio ! Quel talent !

La tache sombre aura donc survécu à tout ça.

Sept cent mille. Sans compter tout ça.

Sept cent mille rien que sur la route, chaque année.

Mais à quand un écart pour les vivants ?

Le dixième de seconde perdu est-il plus important qu’une vie ?

Et si c’était une mère ? Une femelle gestante ?

Qu’importe au fond. Ce serait encore hiérarchiser.

L’évolution avait fait une autre promesse. Que ce serait un rempart. Ces piquants terrifiants. Qui s’y frotte s’y pique. Aie confiance, lui a dit l’évolution. Je te donne une arme redoutable. Tes ennemis ne s’y frotteront pas. Aie confiance. Elle a attendu, sage, comme l’évolution le lui a dit. Qui s’y frotte s’y pique. Si on te menace, roule-toi en boule. Tu seras imprenable. Sentant venir l’ennemi redoutable, avec ses phares qui éblouissent et figent, avec son pas terrible qui fait trembler le monde, la tache a écouté l’évolution. Aie confiance, mets-toi en boule. Elle s’est mise en boule et a attendu, sage, que l’ennemi passe et se las.

Se las… Se las-t-on de l’impunité ?

L’évolution encore a été défaite. L’ennemi est passé. Oui. La vie aussi.

Le hérisson ou la hérissonne n’est plus.

Sept cent mille, sur les routes d’Europe, chaque année.

Faut-il attendre qu’il n’y en ait plus pour lever le pied ?

L’écart sur la route, c’est l’emphase du mort, mais c’est le droit du vivant.

Bouton pour découvrir mes livres

Le pot de fleur

Genre : Nouvelle écologique

Copyright Marjolaine Pauchet

Le pot de fleur

Le pot de fleur

Sur une terrasse gisait un pot de fleur. Vide. Du moins, au début, il l’était.

Après avoir accueilli nombre de jolies plantes, vu fleurir nombre de jolis boutons, il était vide, dans l’attente de servir à nouveau, ouvert aussi bien qu’offert aux quatre vents. Cependant, ce n’est pas là la destinée de ce genre d’ouvrage. Et retourné, faisant voir son fond percé au ciel, un couple de mésange ne trouva rien de mieux que d’y établir son nid.

Voilà une affaire aussi curieuse qu’hasardeuse, car la maison comptait des chats.

Les volatiles, habitués aux dangers de la liberté, ne s’en laissaient pas mener et redoublaient de prudence pour échapper aux prédateurs. De points d’observations en points d’observations, ils se rapprochaient, n’entraient dans leur trou qu’une fois tout à fait rassurés.

C’est ainsi qu’ils firent leur nid, brindille par brindille dans ce pot qui n’avait jamais accueilli que de la terre et des racines. Que voilà une reconversion bien curieuse ! Le pot charmant, sans doute en était enchanté, car il remplissait son office avec dévotion. Jamais oisillons ne furent plus à l’abri.

Les fauves de la maison pouvaient bien approcher, sentir, se pourlécher les babines à l’idée du festin, il était hors de portée. Pourtant, à n’en pas douter, chacun se sentait tigre dans la jungle, tapis à regarder, à guetter le ballet de ces mets à plumes. Que les oiseaux manquent de vigilance une seule fois, qu’ils commettent une seule imprudence, et c’en serait fini. Morts entre les canines d’un chat domestique aux gamelles toujours pleines.

Ces mésanges n’avaient-elles pas péché par excès d’orgueil ? Elles ou leur progéniture n’en paieraient-elles pas le prix ultime ? Car si parents se faisaient croquer, assurément, les oisillons mourraient de faim. Et quand bien-même cela n’arriverait pas, tôt ou tard, car c’est dans l’ordre des choses, le nid, aussi bien que le pot serait abandonné sans regard en arrière, par cette progéniture hasardeuse. Les jeunes oiseaux, frêles et peu assurés de leurs ailes, devraient en faire le baptême sous la prunelle gourmande des fauves prêts à tirer les griffes. Un repas d’oisillons tout frais, lorsqu’on est chat, cela ne se refuse pas !

Mais qu’ils aient eu tort ou non, les volatiles ambitieux se croyaient seuls pour affronter les tigres miniatures. Il n’en était rien. Les autres habitants de la maison prenaient fait et cause pour eux. Toujours, lorsque les chats s’approchaient de trop prêt, lorsque dans les prunelles jaunes, se dessinait l’œil avide du prédateur, le croqueur de mondes, ils intervenaient. Jamais ils ne laissaient le pot de fleur sans surveillance bien longtemps. Que les prédateurs tournent autour ou montent dessus et ils étaient chassés, ramenés en des lieux plus sages et peut-être plus communs. « Laisse les oiseaux tranquilles ! » Est-ce là un impératif qu’entendent des chats ? Il faut croire que l’instinct de prédation de ces bêtes-là est de toutes les luttes. N’ont-ils pas été domestiqués pour cela ? Face à lui, l’instinct parental et l’instinct de tendresse pour ce que la nature peut offrir de poésie, un nid de mésange dans un pot délaissé.

C’est ainsi que contre toute attente, un jour où le soleil avait décidé d’assister à l’insolite spectacle, du vieux pot, fleurirent des oisillons.

Bouton pour découvrir mes livres

Voyage extraordinaire autour du monde

Genre : Nouvelle écologique

Copyright Marjolaine Pauchet

Voyage sur l'océan

Voyage extraordinaire autour du monde

 

Enchevêtré dans le cadavre dérivant d’une tortue, l’étrange poisson eut toutes les peines du monde à se libérer. Le temps et les compères opportunistes firent leur œuvre et enfin affranchi de son encombrante prison, il reprit le courant.

Ce poisson-là n’était ni beau ni laid ou du moins, ce n’est pas ainsi qu’il aurait été dénommé. Se laissant par son tempérament placide porter là en surface sans pour autant briller au soleil, là en profondeur, flirtant avec le sol nu, les prairies marines ou les récifs, il allait, bien accommodant et ne se lassant de rien.

Il visita ainsi les océans. Parti d’un quelconque rivage, il découvrit, au gré des courants, un continent flottant. Quelle étrangeté que celle-ci. D’où venaient les objets qui le constituaient ? Était-ce naturel ? Aucune de ces questions ne lui vint, pas plus qu’une autre. Mais il se sentait bien dans ce milieu-là et y resta un temps. Il se sentait à l’abri, protégé, immense. Alors même que quelque chose au fond de son être lui disait qu’il rapetissait. Il reprit le large semant des semblants d’écailles au passage.

Balloté par les tempêtes, il plongea, se sentit à nouveau mélangé à ce monde, pétri par lui et se jeta dans des algues que le temps mauvais avait aussi envoyées là. Avant même qu’il ait su s’en défaire, il fut gobé par un poisson qui pour une raison que nul ne saurait expliquer, le recracha aussitôt. Les algues connurent le même sort. Cela eut cependant pour effet d’augmenter l’emprise qu’elles avaient sur lui. Désormais lié à elles, ils voguèrent de concert, l’un et l’autre grignotés ci et là par les poissons de passage sans pouvoir rien y faire. Tantôt servant d’abri, tantôt prenant la lumière.

L’étrange animal n’était plus que l’ombre de lui-même. Mais toujours il continuait, courant faisant, à parcourir le globe, persuadé que là était sa destinée. À intervalles réguliers, il croisait de ses congénères, pas plus occupés de lui que l’inverse. Cette espèce-là n’était pas sociale et s’il arrivait à ses membres de se regrouper parfois, à former des bancs immenses ; chaque individu, bien que se liant à l’occasion à un autre, ne prêtait, en tout état de cause, pas plus d’attentions à ses semblables que s’il avait était perdu, seul, au milieu de l’océan.

Les aléas de la houle resserrèrent encore l’étreinte qui le liait aux algues depuis longtemps devenues ses compagnes. Un jour pourtant, un poisson grignotant précisément le nœud trancha la chair verte à l’endroit adéquat, le dégageant ainsi. Il faut croire que cette soudaine liberté ne lui convint pas, car offusqué, il en enveloppa son sauveur. Le pauvre animal, prisonnier de l’étreinte ne pouvait plus fournir à ses branchies l’eau nécessaire à sa survie. Le libérateur mourut asphyxié par celui-là même qu’il avait libéré et dont c’est l’histoire.

Sans remord, l’étrange poisson meurtrier quitta son chapelet d’algues et reprit sa route seul, poussé par le besoin intime de faire sillage en ce monde. Où allait-il ? Il ne s’en souciait toujours pas. Ce soucie-t-on de ces choses-là lorsqu’on n’a pas de nageoires ?

Le courant le portait dans des eaux plus chaudes et tranquilles où il put ralentir sa folle allure et trouver un nouvel étrange continent flottant d’indistincts amas constitué. Cette fois, il ne se mêla guère et poursuivit, nonchalant, la route qui le poussait. Une immense baleine croisa celle-ci. Elle cherchait à remonter pour respirer. Mais l’esprit du mammifère marin semblait plus perturbé par ce monstre géant dérivant, ce continent de déchets, que ne l’était le petit poisson, menu fretin à côté. Allait-elle pouvoir franchir la barrière ? Elle se retint tant qu’elle put, mais le continent, de sa masse, la noyait de toute part. Sans alternative, elle arriva à la surface, les déchets dégoulinèrent de son dos, des plastiques se logèrent sur son évent. Son souffle puissant les expédia à plusieurs mètres de haut tandis que d’autres se logeaient dans l’évent avant qu’il ne se referme. Ainsi accrochés, la baleine les emporta avec elle lorsqu’elle replongea la seconde suivante.

L’étrange poisson, lui, n’avait cure de tout cela et poursuivait. Le temps était calme, mais le courant le porta vite et loin si bien qu’il avalait les distances, toujours s’amenuisant.

À nouveau gobé, il ne fut pas, cette fois, recraché. Pourtant, il n’était pas de ces animaux qui meurent de si peu de chose et logé là, il attendit son heure. Quelques jours plus tard en effet, le prédateur qui n’avait pas bien vu que c’était sa propre mort qu’il avait avalée, rendit l’âme à l’océan qui lui avait prêtée. Comme tout ce qui se mange est mangé, le cadavre fut vite avalé. Ainsi, l’étrange animal passa d’un hôte à l’autre. Toujours usé, mais présent, là, dans la chair de celui qui ne s’était pas douté. Et de chair en chair, il ne se fit pas digérer, mais raccourcit la vie de tous ceux qui l’avaient ingéré.

Il monta ainsi les échelons, jusqu’à être, avec d’autres semblables, dans un immense animal. Lequel, lorsqu’il vint à mourir, ne se fit pas gober – il était trop gros pour cela – mais peu à peu consommer par tout un monde marin d’ingénus. Alors, le plastique enfin libéré reprit sa route autour du globe.

Bouton pour découvrir mes livres

Le chat de la rue Françoise

Genre : Nouvelle féline

Copyright Marjolaine Pauchet

Matou de la rue Françoise

Le chat de la rue Françoise

Dans une petite ville perdue on ne sait où, se trouvait la rue Françoise. La plaque du nom de rue était vieille et le nom de famille de ladite Françoise depuis longtemps effacé.

La plaque n’ayant jamais été remplacée, la rue Françoise Quelque Chose était donc devenue peu à peu la rue Françoise.

À dire vrai, ce n’est pas tant le nom de la rue qui importe, mais un vieil immeuble, plus vieux encore que la plaque. Cet immeuble se trouvait dans la rue Françoise.

Les autres immeubles de la rue étaient entretenus, propres – ou à peu près – et leurs habitants y étaient contents. La chaussée était de taille convenable. Le soleil la chauffait l’été et l’hiver, point trop de neige ne s’y déposait. Les trottoirs étaient à l’image du reste de la rue.

Le vieil immeuble, donc, qui n’est pas tout à fait non plus ce qui nous intéresse, détonnait avec le reste du cadre. Décrépit, sale, noircit par le temps et la pollution.

On y habitait encore cependant.

Les loyers y étant moins chers que dans le reste de la rue, on y croisait des gens à faibles revenus, des pauvres, comme on dit.

Dans les autres immeubles, sans être aisés, les habitants vivaient moins chichement et rechignaient à se mélanger à cette sorte de société qui donne mauvaise conscience de l’argent durement gagné, quand d’autres, pour travailler aussi dur sinon plus, gagnent beaucoup moins.

Dans cet immeuble donc, vivait une vieille femme. Les cheveux pas encore tous blancs, son âge se lisait sur son dos courbé, son visage terni et raviné par les années, son souffle bruyant qui dénonçait une santé fragile.

L’appartement de la vieille ne contenait que l’essentiel. Des meubles aussi pauvres et antiques que leur propriétaire, maintes fois rafistolés, une télé sans éclat, quelques photos jaunies dans des cadres dépoussiérés d’enfants depuis longtemps partis et d’un homme déjà au cimetière. Était-il parti trop tôt, cet homme, ce compagnon de vie qui n’avait pas eu le temps de devenir un compagnon de vieillesse ?

Dans la cave de l’ancêtre, qui n’était pas plus garnie que son chez-elle, sur un petit coussin rongé par l’humidité et la moisissure, un chat.

C’était lui, le chat de la rue Françoise. Un matou gris et blanc aux yeux clairs et à l’oreille fendue. Un véhicule de transport tous terrains pour teigne et autres parasites en tous genres. Un pourfendeur de souris qui n’avait pas de nom car il n’appartenait à personne et que personne, pas même la vieille dans la cave de laquelle il se trouvait ne se souciait de lui.

Il aimait sa vie et ne s’occupait pas plus des humains qu’ils ne s’occupaient de lui. La liberté est un luxe que notre espèce qui-mieux-mieute à tours de bras et accorde bien peu à autrui. Il en connaissait la valeur. Et si la vie l’avait perclus, il ne l’aimait pas moins.

Tous les soirs, lorsque la lune montait et que la lumière descendait, il se levait de son coussin humide. Alors, le roc fatigué, le vieillard grabataire qu’il avait été durant la journée redevenait le maître fort et incontesté de son domaine. Pas un chat jouvenceau, même gras, frais et vacciné ne s’y trompait.

Au moins quatre souris étaient avalées par nuit, toutes crues, sans avoir eu le temps d’un cri. Parfois des rats. Et combien d’araignées ? Nul ne saurait compter. Ce ventre-là ne connaissait ni la pâtée ni les croquettes. Ce ventre-là ne visitait pas les poubelles.

Infatigable chasseur. Sa liberté, sa vie, étaient à ce prix. Ce n’était pas un abandonné, ce n’était pas un né dans le caniveau. Il était né dans un coin tranquille d’une ruelle et les coups de la langue de sa mère, les jeux avec ses frères et sœurs étaient les seules marques d’affection qu’il ait jamais connues. Il avait connu un temps les poubelles, la nourriture facile qui s’y trouvait. Mais chaque fois que les humains l’y avaient surpris, ils l’avaient chassé. Il était devenu proie. « Fous le camp, sale chat ! » Ces bêtes-là ne voulaient pas même partager leurs déchets.

Depuis longtemps, la lointaine tendresse de sa mère avait quitté sa mémoire. Et les souris, dans ces caves d’où on ne le dérangeait pas, se faisaient rares.

Peu importait. Au soir, il connaissait par cœur le chemin pour se rendre des bas-fonds de la rue Françoise aux toits des immeubles. Du soupirail à la vitre cassée à la rue, cinquante mètres sur le trottoir où on se battait contre les éventuels intrus, puis d’un bond sur le toit des trois garages. Ensuite, de corniches en balcons, jusqu’à la gouttière.

En un rien de temps, agile comme si la jeunesse imprégnait encore ses moustaches, il était en haut. Une nuit pourtant, alors que son élan et la détente de ses muscles étaient parfaits comme à l’accoutumée, il rata son arrivée et chuta.

Le matou en avait vu d’autres et la hauteur de la chute lui laissa le temps de se repositionner pour retomber sur ses pattes. Cela ne l’empêcha pas de s’en casser une.

Teigneux, puant et désormais boiteux, incapable de retourner à la cave sur son petit coussin moisi, il chercha un coin au calme pour se reposer. Il en avait vu d’autres. Il aurait faim quelques temps, voilà. S’il fallait se battre, il se battrait, même avec sa patte abîmée. Quelques jours plus tard, la douleur, sans doute, serait moins vive et il pourrait reprendre sa chasse.

Il se cacha dans une petite dérobade entre deux immeubles et feulait contre tout passant qui avait le malheur de s’approcher, quelle que soit l’espèce à laquelle il appartint.

Un chien vint aboyer contre lui. Par chance, l’animal, bien trop gros pour passer, ne put rien faire de plus. « Laisse le chat, il put. » dit le jeune maître de dix ans en venant rechercher son meilleur ami.

Le soir, une femme qui n’avait pas vu le chat vint jeter un seau d’eau sale. Le chat feula et gronda.

« Oh ! Mais qu’est-ce que tu fais là, toi ! T’avais qu’à pas être là. T’en pis pour toi ! »

Lorsque la nuit fut enfin tombée, le chat, encore trempé, sortit de sa cachette pour s’en trouver une meilleure. La porte du vieil immeuble ne s’était pas refermée et il put rejoindre les caves et son petit coussin moisi.

Il y passa les deux jours et les deux nuits suivantes sans plus aucun incident. De temps à autres, une araignée passait à portée et il en faisait son plat. Mais les souris ou les rats, qui auraient été des repas plus consistants et plus indiqués pour la convalescence du chat ne s’approchaient pas. Il pouvait les entendre fureter, parfois les voir passer, mais bien bête la souris ou le rat qui se serait risqué·e auprès du matou.

En fin de matinée du troisième jour, la vieille à qui appartenait la cave y descendit. Cela ne lui arrivait pas souvent, aussi le vieux chat, qui ne dormait pas, fut-il surpris de la voir. L’étonnement n’était pas partagé, car la vieille savait que l’animal s’y trouvait.

Il se leva, prêt à décamper au moindre coup de balai, de pied ou à tout mouvement suspect. Tout en feulant, il la regardait avec des yeux ronds comme des billes, et alla se coller contre un mur. Les béquilles de la vieille, surtout, lui faisaient peur. Il les voyait comme des armes dont elle pouvait se servir contre lui.

« Tiens, tu boites, toi, maintenant ? T’as la patte cassée ou quoi ? Tu vois, moi, c’est pareil. J’ai jamais besoin de rien dans cette cave et pour une fois que ça m’arrive, faut que j’ai la hanche cassée. »

Tout en parlant, la vieille attrapait ce qu’elle était venue chercher. Puis, repartant, elle s’accroupit auprès du chat malgré sa hanche douloureuse. Lui, ne lâchait toujours pas une miette de ses mouvements. Sans trop y réfléchir, elle lui fit une petite caresse sur la tête, se releva en grommelant encore sur sa hanche cassée et sa descente à la cave et s’en alla.

La journée s’acheva, le soir tomba. Par le soupirail, on distinguait la rue qui peu à peu disparaissait dans l’ombre.

Sans songer à remonter sur les toits : il savait que son corps n’était pas prêt, le matou se remit en chasse. Il avait faim. Il fallait manger.

La patte était douloureuse, il ne pouvait la poser. La première souris lui échappa. La deuxième aussi. La troisième fut engloutie, ainsi que la quatrième. Une araignée, deux, trois. Voilà qui lui redonnait des forces. Deux autres souris lui échappèrent. Il en captura une nouvelle, mais ne l’avala pas. Pour autant, elle était morte. Il n’était pas de ces chats gâtés qui s’amusent avec leur proie.

Le petit cadavre dans sa gueule, boitant, il parcourut les caves jusqu’à l’escalier, monta au rez-de-chaussée, puis dans les étages. Il y en avait trois et c’est au troisième qu’il s’arrêta, devant une porte à l’odeur familière. Là, il déposa sa prise et miaula.

« Maaaaaaaaou ! Maaaaaaaaaou ! »

« Mais qu’est-ce que c’est que ça ? » dit la voix de l’autre côté de la porte.

La vieille ouvrit. Il la regardait, silencieux désormais, de ses grands yeux clairs.

« C’est toi ? Je n’ai pas de croquettes pour toi, mais j’ai peut-être des restes dans le frigo. Entre si ça te va. »

C’est ainsi que le vieux matou teigneux, puant et boitant et la vieille pauvresse du vieil immeuble dégoutant s’apprivoisèrent.

 

Bouton pour découvrir mes livres

Le monstre

Genre : Nouvelle fantastique

Copyright Marjolaine Pauchet

Le monstre

Le monstre

La silhouette sombre se découpait sous  le clair de lune. Le mur l’offrait entière et l’homme, sans oser le dire à sa compagne, tremblait d’effroi.

La bête hideuse, le dos bombé et velu avançait à pas lents, comme pour mieux préparer son entrée et savourer l’effet qu’elle produisait. Il tentait de se raisonner, pensait que cela était stupide. Quelle que fut cette bête, elle ne pouvait pas réfléchir ou rechercher cela. Le pouvait-elle ?

Ni l’un ni l’autre ne disaient mots, les yeux rivés sur l’ombre menaçante. Dans leurs poitrines, leurs cœurs battaient à tout rompre. Chaque battement murmurait à leurs oreilles. Ils sentaient le sang couler dans leurs tempes, dans leur carotide ; leur poitrine se soulever.

L’ombre devait faire dans les deux mètres de haut et ils attendaient dans cette anxiété douloureuse de voir enfin ce qui serait leur perte, le monstre à qui appartenait l’ombre. Les crochets de ses pattes le disaient prédateur. Sa tête énorme ne laissait planer aucun doute : il était abominable. Ils se seraient crus dans un film d’épouvante des années 60. Pourtant, le contact de leur main sur leur visage, la sensation des vêtements sur la peau, de l’air qui pénétrait leurs poumons pour s’en échapper juste après, respirations sur respirations, tout leur disait que l’instant était réel.

Le monstre avait cessé son approche. Immobile à présent, il paraissait attendre à son tour. Mais quoi ? Pouvaient-ils fuir ? L’idée leur vint, mais la tétanie avait saisi les corps comme le chat saisit la souris entre ses pattes. Le petit animal, de même que leur volonté a alors bien peu de chances de s’échapper. Que faisait-il ? Ne devait-il rien tenté contre eux ? Était-il telle la créature de Frankenstein, plus effrayé encore qu’ils ne l’étaient ? N’étaient-ils pas ces villageois armés de torches et de haines qui, contrôlés par la peur, voyaient de la férocité là où il n’y avait eu que des pas innocents poussés par la curiosité ?

Cela ne se pouvait. D’où que venait la bête, elle ne tentait pas de communiquer. Au contraire, elle avançait à pas feutrés pour surprendre. S’ils étaient pris, ils seraient déchiquetés. Mis en pièce et consommés. Les pattes parcourues de crochets et achevées de griffes reprirent leur marche lente. Mais où donc était cette bête ? Si grande, ne devraient-ils pas déjà la voir, puisqu’ils voyaient son ombre ? À moins qu’elle ne sut se camoufler pour s’approcher tout près de ses victimes. Ils ne la verraient qu’au moment où elle serait prête à les déjeuner.

La certitude de leur dernière heure occupait leurs pensées. Dans des gestes aussi lents que ceux de la bête, il tira son téléphone, décidé avant son ultime souffle à dire adieu à sa fille.

La créature s’arrêta de nouveau alors qu’il composait le numéro. Il se figea. Pourquoi ce nouvel arrêt ? Était-il en cause ?

À la même allure, il reprit. Entrer le code PIN. Du coin de l’œil, chercher le nom de sa fille dans la liste des contacts. Deux semaines plus tôt, il avait annulé le week-end avec elle. S’il avait su… Il aurait pu la voir une dernière fois.

Il entendit enfin la tonalité qui se jouait de lui. Personne ne décrochait. Il se sentait désolé pour sa compagne à côté. Si proches toutes les deux. Le répondeur décrocha.

« Bonjour, vous êtes bien sur le répondeur de… »

Résigné, il raccrocha, respira à fond. Prêt à mourir désormais.

Sans crier gare, la mouche et son ombre s’envolèrent dans la clarté de la lune.

 

Bouton pour découvrir mes livres

Il rêvait d’aventures

Genre : Nouvelle historique

Copyright Marjolaine Pauchet

La mer est une aventure

Il rêvait d’aventures

Il marchait dans la lande, le long de la route, mangeait peu, dormait là où le sommeil le prenait. Ses rêves étaient peuplé d’aventures, d’île au trésor, de pirates, de voyages, de découvertes, de créatures fantastiques et de mondes mystérieux. Les livres qu’il avait parcourus mille fois l’avaient forgé et lui avaient donné le goût des périples héroïques. Il imaginait la vie, la croyait telle que ses romans la décrivaient.

Son baluchon sur l’épaule, il avançait, déterminé, tout droit, jusque là où l’aventure le cueillerait. Il ne se voyait ni incarner le Capitaine Némo, ni Étienne Lantier, ni le Docteur Livesey ou même le Professeur Challenger. Il se rêvait un mélange de chacun de ces fictifs personnages.

Il avançait donc. Ses vêtements n’étaient sales, ses souliers crottés. Mais un héros de roman est-il toujours net de sa personne ? Il ne s’offusquait guère des salissures ou des coutures déchirées. Pour lui, seuls les morts avaient des habits sans taches.

Il avait grandi dans la banlieue de Nantes. Une petite masure crasseuse où pour une fois, les enfants ne grouillaient pas, mais la vermine oui. La mère disait que le père était parti pour la guerre et n’en était jamais revenu. Les bonnes gens qui ne sont jamais avares lorsqu’il s’agit de médire, racontaient quant à eux qu’il avait engrossé une fille de mauvaise vie et l’avait tuée pour éviter le scandale. Après quoi, il aurait fui quelque part dans la campagne environnante pour échapper à la guillotine. Certains prétendaient même l’avoir vu à Paris. Pour rajouter la calomnie à la médisance, on disait que le dernier fils, ils étaient quatre, était né dix mois après la disparition du père.

Pour élever ou plutôt pour nourrir, habiller et loger sa progéniture, la mère trimait dix-huit heures par jour dans une blanchisserie du bourg, pour un salaire qui aurait fait frémir tous ceux qui, quelques décennies plus tôt, avaient prétendu renverser la tyrannie et déclarer la liberté universelle en décapitant un roi. Il est vrai cependant que la liberté universelle qu’ils avaient donnée tambour battant, clairon sonnant à tous les hommes, ils l’avaient retirée aux femmes. Ainsi, les garçons de celle-ci ne mangeaient-ils pas tous les jours. Lorsque le patron eut vent de ce qui se disait sur son employée, sans chercher à savoir quoi du vrai, quoi du faux, il la fit venir dans son bureau et la remercia. Elle eut beau supplier, l’établissement était respectable et il ne voulait pas de pareil scandale chez lui.

De là, la mère frappa à toutes les portes, chercha tous les emplois, quelque soit le salaire, elle aurait été contente et aurait dit merci. Mais on sait que la respectabilité et la bienveillance ne font pas bon ménage. Les bonnes gens ne voulaient rien avoir à faire avec la femme d’un assassin, une traînée, sans doute. Partout, elle trouvait porte close. Les enfants étaient encore jeunes, trop pour travailler. Lorsque le propriétaire venait réclamer son loyer, elle faisait sortir les enfants, puis se donnait à lui pour le faire patienter. Son corps, jeune encore, était tout ce qu’il lui restait. De fil en aiguille, elle en vint ainsi à en faire commerce, pour payer, là quelques patates, là de quoi rapiécer les pantalons, là de nouveaux sabots aux pieds qui ne manquaient pas de grandir. Pour les bonnes gens, c’était la preuve, s’il en fallait, que tout ce qu’on disait sur elle était vrai.

Le plus jeune fils, donc, qui n’avait pas les oreilles dans sa poche et savait fort bien ce qu’on disait de lui et le travail que faisait sa mère ne l’en aimait pas moins, mais il s’échappait de chez lui dès que l’occasion s’en présentait. Lorsqu’il sut lire, il ne fut pas bien long à découvrir la bibliothèque municipale. C’était un lieu où toutes les langues, même les plus odieuses, se taisaient. Un lieu où ses vêtements sales et rapiécés ne suscitaient aucun commérage, où nul ne songeait à critiquer sa mauvaise odeur. Au milieu de ces milliers de machines à rêves, il pouvait satisfaire sa soif d’évasion. Verne, Zola et tous les autres avaient déroulé devant ses yeux un monde qui lui parlait au-delà de toute mesure.

Deux de ses frères avaient mal tourné. Il va sans dire que la mère était fautive de tout en cela. Lui, malgré son désir d’ailleurs qui se faisait chaque jour plus fort, resta auprès d’elle aussi longtemps qu’il put. Il tenait à l’aider, à travailler tant qu’il pouvait pour la soulager un peu. Depuis plusieurs années déjà, elle paraissait dix à quinze ans de plus que son âge.

À seize ans cependant, n’y tenant plus, il fit son baluchon, lui promettant de revenir un jour, lui expliquant qu’ainsi elle n’aurait plus à subvenir qu’à ses propres besoins, que ce serait plus facile, qu’il reviendrait avant qu’elle soit vieille pour de bon et qu’alors il ne la quitterait plus et prendrait soin d’elle. Bien que ni la misère ni tout ce qui se disait sur elle et dont elle n’ignorait rien ne lui avaient asséché le cœur, ils avaient asséchaient ses yeux et aucune larme n’en coula. Elle accepta la décision de son fils, résignée, soumise aux coups du sort comme à des coups de bâton.

Il marchait donc dans la lande, la vie devant lui et la misère derrière. Il passa Sautron et Saint-Étienne-de-Montluc. Les bourgades ne l’attiraient guère. Il les voyait endormies. Chaque personne qu’il y croisait lui paraissait fade. Même le ciel au-dessus et même les clochers. Il poursuivit sur Cordemais et ainsi jusqu’à Saint-Nazaire.

Il découvrait la mer pour la première fois. Cela lui fit un choc. Quelque chose dans sa poitrine tambourina si fort qu’il en fut lui-même surpris. Un sourire bienheureux éclairait son visage tandis qu’il laissait les embruns le pénétrer comme si chacun d’eux était une goutte d’aventure à l’état brut. Et il humait ces gouttes avec délectations, l’odeur iodée du large était pour lui celle de la vie qui commençait. Ses yeux s’enivraient de l’immensité bleue, se grisaient de la rotondité de la terre, s’étourdissaient de chaque flot, de chaque écume. Il était tombé amoureux de la mer au premier regard.

Il prétendait arriver par hasard à Saint-Nazaire, bien que de façon plus ou moins inconsciente, ses rêves y avaient mené ses pas. Son baluchon toujours sur l’épaule, il atteignit le port et resta en admiration devant les fiers voiliers comme les autres jeunes gens de son âge l’étaient devant une femme bien faite. Il s’enquit des destinations de chacun. L’un d’eux partait pour Biarritz, mais rien ne l’intéressait moins que sa patrie : on ne rêve pas de trouver l’aventure chez soi lorsqu’on a seize ans. Un autre allait à Londres, ce qui n’était pas assez exotique. Le troisième dont il s’enquit ferait route vers les Indes, mais pas avant un mois, le temps de réparations qui ne pouvaient être reportées. Le quatrième voguerait jusqu’au Panama. Il alla trouver le Capitaine pour lui demander une place à bord. L’équipage était déjà au complet, mais pas mauvais homme, celui-ci accepta. C’est ainsi qu’à seize ans il devint mousse.

Le travail était dur, mais il entendait mériter son pain et le droit d’être là. À bord, nul ne le connaissait, ni lui, ni ses frères, ni sa mère. Nul ne médisait. L’équipage vivait et respirait comme un seul homme. Cela lui plaisait. Il n’était plus celui qu’on montre du doigt ou qu’on humilie par besoin de se grandir soi-même, mais il était le simple mousse à qui l’on fait des blagues en guise de bizutage. Les matelots se trouvaient parfois eux-mêmes sévères avec lui. Pourtant, jamais il ne se plaignait ou n’en tenait rigueur à qui que ce soit. Les brimades reçues pendant l’enfance par qui voulait s’y essayer avaient souvent étaient plus féroces et plus cruelles. Aussi gagna-t-il assez vite l’estime de tous et peu à peu, les vexations cessèrent et il put se dire intégré pour de bon.

La première fois que le vent forcit, il eut le mal de mer et vomit plus que ce que son pauvre estomac ne contenait. À la première tempête, il crut voir se déchaîner les enfers. Des creux de plusieurs mètres ballottaient le navire en tous sens comme s’il eut été une vulgaire coquille de noix. Ne voulant sous aucun prétexte passer pour un pleutre auprès des autres matelots, il parcourait le pont malgré les nausées et la peur pour vérifier les cordages et nouer les tonneaux, manquant à deux reprises de passer par-dessus bord, emporté par des vagues cruelles. On peut dire que durant cette tempête, l’équipage fut impressionné par le courage et la ténacité de cette demi-portion. Lui qui n’avait encore rien vu du monde ou de la mer était à l’évidence décidé à les affronter et à en sortir vainqueur.

« C’est bien, mon garçon, c’est de ce bois-là dont on fait les grands marins. Peut-être un jour, seras-tu capitaine comme moi. »

Jamais il n’avait eu parole si gentille ou si encourageante de quelqu’un d’autre que de sa mère et ces mots le réchauffèrent plusieurs jours. Cela le convainquit de redoubler d’efforts. Il voulait se montrer à la hauteur des compliments reçus et témoigner sa reconnaissance à ceux qui croyaient en lui.

Au souper, il riait de bon cœur avec les autres qui souvent parlaient des jolies filles des ports ou de son pucelage.

« Méfie-toi de la mer, lui disaient les autres, c’est une maison de passe pour poissons, ils baisent dedans. Boire la tasse, c’est boire leur semence et tu te transformeras en thon. »

Le temps et les tempêtes l’aguerrirent sans jamais lui faire perdre ni le goût de l’aventure ni celui de l’océan. Matelot reconnu pour son expérience et ses capacités, il montait les échelons, toujours la prédiction du capitaine en tête. Nul n’avait à redire de lui, partout on était content et il montrait la même application en amitié qu’au travail. La vie lui souriait.

Bientôt on lui confia un commandement. Avant de partir sur son navire, il écouta avec la plus grande attention les conseils de son ancien capitaine qui était à présent son égal. L’homme était un vieux loup de mer. Et s’il avait vite reconnu la valeur de son mousse et l’avait lui-même, des années plus tard, recommandé pour diriger ce navire, il avait quelques craintes pour ce petit qu’il avait élevé comme un père et qui s’apprêtait à présent à voler de ses propres ailes. Désormais, chacune de ses décisions compterait, pour lui, pour sa vie, pour celle de son équipage, pour son trois mats.

« Écoute toujours la mer, elle te dira où elle t’emmène et si elle t’aime ou s’apprête à convoquer Lucifer et tous ses démons pour te perdre toi et ton navire. Écoute toujours ton équipage et il combattra les plus viles tempêtes pour toi. Écoute toujours ton navire et il te fera parcourir tous les flots du monde. »

Deux jours à peine après que le bateau eut gagné la pleine mer pour son premier voyage avec son nouveau capitaine, le ciel s’assombrit. La hauteur de nuage qui apparaissait à l’horizon ne disait rien de bon. Une grosse, une énorme masse noire avançait droit sur eux. Déjà le vent se levait et grandissait plus vite que les plantes magiques des contes. La houle, avec lui, se faisait grosse. Il donna ses ordres, qu’on abaisse les voiles, qu’on amarre tout ce qui pouvait l’être. Qu’on se prépare au pire. La tempête promettait d’être terrible.

Terrible n’était pas le mot. Elle fut colossale. Un monstre de vents et de pluie s’abattit sur eux. Des montagnes d’eau qu’aucun alpiniste n’aurait osé gravir si elles avaient été de roche, des creux qui dessinaient des gouffres, des trombes qui s’abattaient tel un océan aérien qui cherchait à se fondre dans l’autre. La pluie seule aurait suffit à les noyer.

Le navire parvint à monter les premières vagues, mais se retrouva vite submergé. Solide, il refit surface une première fois, puis une deuxième. Trois hommes étaient à la mer. Perdus. Rien ni personne dans un tel moment n’aurait pu les sauver.

À la troisième fois, les cordes qui tenaient les mats, pourtant abaissés, cédèrent et propulsés par le vent, ils plongèrent, fauchant un autre malheureux au passage.

Lui tenait et continuait à se battre contre les éléments avec ce qu’il lui restait d’hommes, se montrant excellent capitaine malgré les circonstances, tentant de sauver ce qui pouvait encore l’être. Jamais, de toute sa vie, il n’avait vu ou affronté pareil monstre. La tempête paraissait vouloir briser le navire. Il résista encore néanmoins. Il n’était pas 16 heures et le ciel était plus noir que la plus noire des nuits. Aucun rayon de soleil ne passait, aucune éclaircie ne se dessinait où qu’on regarda. Il fallait se résigner à subir tout en priant pour être encore en vie lorsque tout cesserait.

Et chacun à bord, quoi qu’affairé à ses tâches, priait. Les marins sont de ces hommes que le métier fait aussi rudes que pieux. À 23 heures, tous lutaient encore contre les éléments. Une nouvelle montagne d’eau s’abattit sur eux, brisant le navire. Sombrant avec lui, essayant, désespéré de remonter à la surface, malgré la fatigue, le froid et la mort qui le tiraient vers le fond, l’équipage refusait de tirer sa révérence. Quelques-uns y parvinrent.

Le capitaine n’essaya pas. Se sentant couler, il estimait mériter cette fin, lui qui avait échoué lamentablement. Son bateau était mort, ses hommes aussi. On lui avait fait confiance. Il accepta son sort.

Il se réveilla cependant et sur une plage de sable fin. Autour de lui, des caisses et d’autres restes de son bateau. Trois hommes gisaient, immobiles. Il se précipita, mais aucun d’eux ne respirait encore. Il appela, personne.

S’enfonçant dans les terres, il réalisa qu’il ne connaissait rien à ce qui l’entourait. La flore lui était étrangère, jusqu’au vert singulier des plantes. Même les chants des oiseaux étaient différents, les silhouettes qu’il apercevait dans les arbres, inconnues. De pas en pas, ses rêves d’enfants lui revenaient, ses rêves d’aventure. Peut-être sa vie de marin n’avait-elle été que le prélude à la vraie aventure, celle qui démarrait là ? Peu lui importait. Il voulait savoir ce qui était arrivé à ses hommes et où il se trouvait.

Des années passèrent encore. Il s’était intégré au peuple à la peau sombre qui vivait là, avait épousé une des leurs, lui avait fait des enfants.

Une troupe d’hommes en armes accosta. Ils étaient venu pacifier et évangéliser. On le ramena en France. Il eut le droit de prendre sa femme et ses enfants.

À leur arrivée, une foule de journalistes les attendaient.

« Vous avez vraiment épousé une sauvage ? » lui demanda-t-on.

Et lui et sa femme partirent à Nantes prendre sa mère, puis ils retournèrent au port pour rentrer chez eux.

 

Bouton pour découvrir mes livres

Cauchemars ou petits bouts

Genre : Nouvelle fantastique et suspense

Copyright Marjolaine Pauchet

Image d'illustration de la nouvelle Cauchemars ou petits bouts

Cauchemars ou petits bouts

 

Après un coup de téléphone, Emma saute de joie : un entretien d’embauche, enfin ! Après six mois de chômage. Il était temps. Vingt-huit ans, châtain, cheveux difficiles à dompter, un sourire qui met à ses pieds tous ceux qu’elle souhaite. Un diplôme d’assistante vétérinaire en poche, un bout de papier qui ne lui sert pas à grand-chose : l’entretien est pour un poste d’employée polyvalente en grande surface. Mais bon, il faut bien manger. Et puis il y a Clooney, son rat, qui la fait autant craquer que Georges. Lui aussi doit manger.

Nous sommes jeudi, l’entretien est lundi en milieu d’après-midi. Elle appelle aussitôt Lolie pour le lui annoncer. L’amie des quatre cents coups et des fous rires interminables, celle avec qui on discute des hommes, même à 3 heures du matin. Lolie travaille déjà dans ladite grande surface et a touché deux mots à son responsable pour qu’Emma ait cet entretien.

« Surtout tu me fais pas honte ! » lance Lolie en riant.

Tandis qu’Emma, à l’autre bout du fil, rit à son tour, elle se dirige sans y penser vers la salle de bain. Dans son miroir, ses cheveux en bataille relancent son rire. « Quelle horreur ! » se dit-elle. Et quand, après une demi-heure de bavardages qui n’ont plus rien à voir avec le sujet de départ, les deux jeunes femmes raccrochent, Emma s’empresse d’appeler son coiffeur pour prendre rendez-vous pour lundi matin.

« Aïe ! » crie-t-elle, alors que Clooney, sur son épaule, vient de lui mordiller l’oreille. « Si tu étais Georges, dit-elle d’un ton ironique, tu pourrais me mordiller l’oreille autant que tu veux. Mais là, c’est non ! » et elle pose le rongeur par terre.

Vendredi, rien à signaler.

Si.

Vendredi soir, elle a rendez-vous au Hip Hop, son bar préféré avec sa bande d’amis. Lolie, Edith, Seb, Vincent et Pierre, le colocataire de Seb, qui lui, désespère au vu de sa calvitie naissante. Tout le monde est là. Discutant autour de verres du futur entretien d’Emma.

— M. Peula est sympas, tu verras. Normalement, c’est lui qui va te faire passer l’entretien. Si tu tombes sur M. Jix, par contre, ben, t’es mal tombée…

Le groupe rit.

— T’as pas mieux comme conseil ?

— Pas de décolleté. M. Jix a horreur de ça ! Pour lui, dès qu’une femme met un décolleté au travail, c’est qu’elle vise la promotion canapé…

— … Sympas…

— Tu le sors d’où ton Jix ? xix? début xxe ?

— Personne ne l’aime. C’est l’archétype de l’abruti. Et sinon pour tes cheveux…

— J’ai dit dix fois que j’allais chez le coiffeur lundi matin.

— Ben rate pas ton rendez-vous, quand t’es arrivée, je me suis demandé si c’était bien des cheveux que tu avais sur la tête ! lance Seb en riant.

— Moi, je croyais que Clooney avait fait son nid dedans, renchérit Pierre.

Tout le monde éclate à nouveau de rire, même le serveur en train de distribuer les consommations.

— Dis, tu me prêtes un peu de tes cheveux ? rajoute le jeune homme. Pas beaucoup, juste quelques-uns.

La soirée et le week-end se poursuivent dans le même esprit.

Lundi matin se passe sans accrocs. Peu d’attente chez le coiffeur, elle en ressort avec une tête fraîche et des cheveux enfin domptés. Une belle coupe qui ne fera peur à personne et surtout pas au recruteur. Emma rentre chez elle, nourrit Clooney, mange, quelque chose de rapide qui lui tiendra au corps. « Rien de plus foireux à un entretien qu’un estomac qui gargouille. » pense-t-elle. Pourquoi pas… des spaghetti avec une sauce basilic.

Après le repas, le brossage de dents, un soupçon de fond de teint, pas de rouge à lèvres. On ne sait jamais, M. Jix pourrait mal le prendre. Puis un charmant tailleur, le genre élégant et discret qui met le côté professionnel en valeur, pas les formes. Sacré M. Jix…

Devant son miroir, Emma en rit. Elle se regarde sous tous les angles, pas de faux pli, pas de tache, pas de mèche rebelle, elle vérifie son haleine.

Satisfaite, elle dépose un délicat baiser entre les oreilles de Clooney, lui demande de lui souhaiter bonne chance, puis quitte son appartement. Alors qu’elle ferme à clé, elle reprend dans sa tête tous les conseils qu’on lui a donné, les réponses à chaque question : ne surtout pas être prise au dépourvu. Emma a beau avoir une jolie frimousse, une frimousse qui fait « Euh… je ne sais pas. » ce n’est jamais charmant, surtout à un entretien.

C’est M. Peula qui la reçoit. Tout se passe bien. Emma y croit. Pour la première fois en six mois de galère, elle entrevoit le bout du tunnel.

À 17 heures, elle sort de la grande surface un léger sourire aux lèvres. Lolie finit dans deux heures, elle doit lui téléphoner sitôt sa sortie pour avoir les nouvelles. En attendant, direction le Hip Hop où Vincent l’attend. Sortis ensemble de la formation, ni l’un ni l’autre n’a trouvé du travail. Et puisqu’Emma aura sans doute bientôt un salaire, c’est elle qui invite. Normal.

À partir de 18 heures, le bar commence à se remplir peu à peu. Edith et Seb seront là sous peu. Chacun veut savoir comment s’est passé l’entretien. Et Emma, guillerette, reprend pour eux ce qu’elle a déjà dit à Vincent. À la demie, après une gorgée de son mélange sucré favori, elle commence à tousser.

— Faut pas avaler de travers pour autant, ironise Seb.

— Je crois que c’est passé par le mauvais tuyau, confirme Emma au milieu de sa quinte qui n’en finit pas.

Pour tout dire, elle se sent étouffée, comme s’il n’y avait plus d’air autour d’elle. La situation empire en quelques secondes, elle ne peut plus tousser, plus émettre un son. Son souffle ne revenant pas, une peur froide l’envahit et elle se prend la gorge. Vincent veut tenter une manœuvre de Heimlich, en vain car Emma n’a rien avaler de solide, rien qui puisse bloquer ses voies respiratoires. Edith téléphone aux urgences sans perdre un instant. « Lève les bras, dit-on à Emma, lève les bras. »

Elle s’effondre, toujours le souffle coupé. Son visage et ses lèvres deviennent bleus. Quand l’ambulance arrive, Seb pratique un massage cardiaque sur Emma dont le cœur s’est arrêté tandis que le serveur essaie de gérer l’attroupement qui s’est formé. Les secouristes prennent le relai, essaient de la ranimer pendant plus d’une demi-heure, puis déclarent le décès. L’un d’eux, alors que ses collègues tentent encore l’impossible, est contacté pour une autre urgence, symptômes similaires, à dix minutes de là.

Sitôt la mort prononcée, les secouristes remballent leur matériel, récupèrent le corps et partent sur l’autre site.

Il est 19 h 20 quand Lolie arrive au Hip Hop. Elle trouve ses amis en pleurs, ils lui expliquent. Elle refuse d’y croire. Un canular, ça ne peut être que ça. Enfin, elle fond en larmes à son tour.

Emma était pourtant en excellente santé.

« Et qui va prendre soin de Clooney ?… Il faut que quelqu’un aille le chercher. » Glisse Edith entre ses sanglots.

Incapable de prendre le volant – comme chacun des membres du petit groupe – Lolie finit par prendre un taxi pour aller récupérer le rongeur. En meilleure amie, elle a un double des clés.

Sur la route, ils croisent une, deux, trois ambulances.

« Je ne sais pas ce qu’il y a aujourd’hui, mais depuis tout à l’heure, ça n’arrête pas. » déclare intrigué le chauffeur.

Lolie, toute à ses larmes, ne relève pas.

Le soir, les infos locales et nationales ne parlent que de ça. Dans toute la région, une vague de décès inexpliqués. Des personnes de tous les âges et en apparente bonne santé sont mortes. Les morgues sont pleines. Les asphyxies en milieu aéré et sain sont les plus fréquentes, mais on compte aussi une cinquantaine de personnes écrasées sans que quoi que ce soit ne leur soit tombé dessus et quatre personnes brûlées vives, l’une d’elle ayant même mit le feu à sa maison tandis qu’elle se débattait contre les flammes. Quatre combustions spontanées en l’espace de quelques heures sur une seule région ?

À l’exception de rares cas, ces personnes ne se connaissaient pas et n’étaient pas ensemble quand elles sont mortes.

Au matin, on signale de nouveaux décès, dont le nombre reste à déterminer, de personnes mortes de froid au chaud chez elles.

À côté de cela, d’autres morts suspectes se produisent.

Le plan blanc est déclaré dans toute la région et une cellule de crise est ouverte à l’Élysée. Le Président, le préfet de la région, le ministre de la Santé et toutes personnes compétentes se retrouvent pour essayer de comprendre.

La maman d’Emma, contactée par Vincent après la mort de sa fille se rend à la morgue. Le nombre de  morts est tel qu’il faut procéder à une réidentification de chaque corps, car les légistes croulent sous la charge.

Le visage et les lèvres d’Emma sont toujours bleus, sa bouche est entrouverte dans une dernière douleur, une dernière tentative pour respirer.

— Non madame, rassure le légiste, les secouristes ont dû l’intuber pour l’aider à respirer. Ils ont retiré les tubes après avoir prononcé le décès.

— Et ils ne pouvaient pas refermer sa bouche ?

— Parfois, la mâchoire refuse de se fermer.

— Ma petite chérie… C’est atroce.

La maman referme la mâchoire de sa fille.

— Vous savez ce qui l’a tuée ?

— Une asphyxie.

Chez elle, Edith n’arrête pas de pleurer. Cette mère de deux enfants, Lila et Zoé, conseillère clientèle dans une société d’export, ne se remet pas de la mort de son amie. Elle était là, elle a tout vu, pourtant rien à faire, elle ne l’admet pas. On ne meurt pas comme ça d’asphyxie. Incapable d’aller travailler ou même de conduire, elle a posé sa journée. Elle allume la télé pour voir s’il y a du nouveau, une explication, n’importe quoi.

Mais au lieu d’annoncer qu’un gaz toxique échappé d’une usine SEVESO s’est répandu dans la région ou autre du même genre, les médias ne font que se gargariser des chiffres alarmants qui augmentent.

« Ça n’a pas de sens ! » lance-t-elle au poste de télé comme s’il pouvait lui répondre.

Elle téléphone à Vincent pour essayer de comprendre, puis à Pierre et à Seb. En dernier recours, elle appelle Lolie. Edith pensait qu’elle ne répondrait pas, mais si. Pourtant, Lolie n’a pas plus d’explication à donner. À dire vrai, elle s’en moque. Son amie est morte, Clooney la cherche partout, se sent perdu sans elle et dans cet appartement qu’il ne connaît pas, c’est tout ce qu’elle sait. Personne ne comprend. Seb a bien rappelé à Edith qu’un gaz toxique n’expliquerait pas les combustions spontanées dont les journalistes ont parlé et encore moins les personne mystérieusement écrasées ou mortes de froid. Sans oublier bien sûr qu’ils auraient alors tous étaient touchés, peut-être à différents niveaux suivant la sensibilité de chacun, mais touchés tout de même.

Certes. Mais alors ?

Edith n’est pas Lolie. Pour tenir le coup face à cet événement aussi soudain qu’inattendu, elle a besoin de comprendre. De mettre du sens là où il semble ne pas y en avoir. Maintenant déterminée à tout faire pour ça, elle se sent assez forte pour prendre le volant.

À cette heure-ci, le Hip Hop sera fermé. Ouvrira-t-il seulement aujourd’hui ? N’y aura-t-il pas de fermeture administrative en attendant la fin de l’enquête ?

Edith décide d’aller voir M. Peula au centre commercial. Le rencontrer sans rendez-vous est difficile, mais elle insiste jusqu’à ce qu’il se tienne devant elle. Elle lui serre la main, lui présente ses excuses pour son culot et lui explique. Comme tout le monde, il a entendu parler de la vague de décès inexpliqués et il sait que Lolie a pris un congé maladie aujourd’hui. C’est qu’Emma, la jeune femme qu’il a reçue hier en entretien après que Lolie la lui ait recommandée fait partie des victimes. Et maintenant, il faut comprendre. Elle veut comprendre. Mais M. Peula n’a rien à lui dire. L’entretien s’est bien passé, il n’a rien relevé d’étrange. Emma paraissait en pleine forme. Edith demande à voir les locaux qu’a vus son amie, là où s’est passé l’entretien, mais M. Peula refuse. Il comprend le choc de la jeune femme, son besoin de réponses et respecte son deuil. Mais ce sont des pièces internes à l’entreprise, réservées au personnel. Elle n’en fait pas partie. Il lui conseille de rentrer chez elle se reposer et de laisser les autorités compétentes faire leur travail.

 Edith s’y refuse. Elle le remercie pour ses conseils et part chez TousTifs, le coiffeur d’Emma. Sur la route, elle allume la radio. Encore des nouveaux cas, dont un homme décédé de combustion spontanée dans un hôpital. Des noyades aussi. Le plus souvent à proximité de l’eau, mais pas le nez dedans. Seb l’appelle. Elle se gare sur le bas-côté, décroche. Il lui annonce la mort de Pierre. Il s’est noyé alors qu’il prenait sa douche. Elle fond à nouveau en larmes, vidée par l’émotion. Aller chez TousTifs est ridicule, elle s’en rend compte à présent. Mais Seb, toujours à l’autre bout du fil, insiste. Après la mort de son colocataire et ami, il se sent à son tour déterminer à trouver des réponses. Et puisqu’il faut bien commencer quelque part, pourquoi pas là ?

Ils arrivent ensemble dans le magasin. Employés, clients, tous ne discutent que de ces morts inexpliquées. Le gérant est surpris d’apprendre qu’une de ses clientes de la veille en fait partie et ne sait pas quoi dire qui pourrait aider Edith et Seb. Tandis que le jeune homme pose des questions, la jeune femme remarque, de l’autre côté du comptoir, un cahier de rendez-vous sur lequel sont notés les noms de toutes les personnes venues se faire coiffer la veille. Sans demander la permission, elle sort son téléphone et le photographie.

En quittant le magasin, Seb lui demande :

— Pourquoi as-tu pris ce cahier en photo ?

— Je ne sais pas. Tu as une autre piste ? Tu dis toi-même qu’il faut bien commencer quelque part.

— Et tu comptes faire quoi avec ces noms ?

— Chercher ces personnes dans l’annuaire en ligne pour savoir si elles vont bien.

Les coups de téléphone passés, il s’avère que chacun des noms inscrits sur la liste appartient à une personne morte asphyxiée à peu près à la même heure qu’Emma.

Sur la route du commissariat où ils veulent faire part de ce qu’ils ont découvert, ils passent devant deux autres coiffeurs et s’y arrêtent. Au premier, une nouvelle photo du cahier de rendez-vous est prise. Quant au second, pas de cahier, on vient sans rendez-vous. Grâce à l’aide des employés, Seb et Edith arrivent tout de même à avoir deux noms d’habitués venus la veille. À nouveau, toutes ces identités appartiennent à des personnes mortes asphyxiées.

Quelqu’un aurait donc trouvé le moyen de se procurer la liste des clients des coiffeurs de la région et de les asphyxier presque tous en même temps ? Mais comment ? Pourquoi ? Et quid des noyés, brûlés vifs, écrasés ?

La police municipale est très intriguée par ces données, prend la déposition des deux amis, les remercie et leur demande de rentrer chez eux, leur promettant qu’ils prendront la suite. Mais lorsqu’on tient un bout de la réponse de quelque chose qui tue tant de gens et a tué deux de vos meilleurs amis, peut-on s’arrêter ainsi ?

En remontant dans la voiture, les larmes d’Edith reviennent. En entrant dans ce bâtiment de l’autorité républicaine, elle avait l’impression d’avoir fait quelque chose pour la mort de ses deux amis, avoir trouvé un début de réponse. En en sortant, elle se sent plus abattue que jamais. Elle n’a aucune réponse réelle, ce qu’ils croyaient avoir trouvé n’a aucun sens et l’attitude ambigüe des policiers, tantôt intriguée, tantôt désinvolte ne la rassure pas davantage.

— Que fait-on ? interroge-t-elle dans un sanglot.

— On continue.

Elle le regarde. Sa détermination suffira-t-elle ? Il prend le volant le temps qu’elle sèche ses larmes et retrouve la sienne.

Il est 13 heures, ils vont se sustenter dans un restaurant pour parler en paix et faire le point. Pourtant, rien de sensé ne ressort de leur discussion. Ils décident de retourner chez TousTifs en sortant.

Le gérant ne veut pas croire à cette histoire. Se sentant un moment accusé, il le prend très mal et les met presque dehors. Mais Lolie, que Seb et Edith ont tenue informée par téléphone arrive et, la rage au cœur, convainc l’homme et les employés de dire tout ce qu’ils savent. Rien, en fait. Ils retracent ensemble la journée de la veille, les clients reçus, le déroulé de chaque heure, presque de chaque minute, même les différentes coupes faites sont passées en revue. Rien n’est omit et rien de suspect n’est trouvé. Qui aurait pu avoir accès à la liste des clients ? Beaucoup de monde. Comme ils s’en sont eux-mêmes rendus compte, se la procurer n’est pas très difficile. Ont-ils une idée, une piste concernant les personnes mortes écrasées, brûlées ou noyées ? Pas la moindre.

À l’audition de cette discussion, les clients qui étaient présents sont peu à peu partis et tandis qu’une employée passe le balai pour retirer les cheveux tombés au sol et garder le lieu propre, Edith songe que Pierre aurait aimé en avoir autant sur la tête, lui qui voyait les siens tomber comme on regarde une clepsydre s’écouler ou comme la fin de sa virilité. À cette pensée, un léger sourire s’esquisse sur ses lèvres. Elle suit du regard le trajet des cheveux, de la brosse du balai à la pelle, de la pelle à la poubelle.

— Et le soir, quand vous fermez, que faites-vous de la poubelle ?

— Elle est jetée avec les autres, pourquoi ?

— Avec tous les cheveux coupés du jour ?

— Oui, bien sûr, pourquoi.

— À quoi penses-tu, Édith ? demande Seb.

— Pierre était dans sa douche quand il est mort.

— Et alors ?

— Alors, il a dû perdre encore quelques cheveux qui sont allés tout droit dans les canalisations pleines d’eau. S’il avait pu physiquement être à la place de ses cheveux, il serait mort noyé. C’est ce qui s’est produit. Si Emma avait été dans ce sac poubelle, une fois fermé, elle serait morte asphyxiée. C’est ce qu’il s’est produit.

— T’es pas un peu folle ?

— Non, c’est comme s’ils étaient toujours connectés à ces parties d’eux et qu’il leur était arrivé la même chose.

— C’est absurde, déclare l’employée.

— Complètement, confirment Seb et le gérant.

— Tout à fait d’accord. Et votre explication à vous, c’est… Je n’oublierai jamais le visage bleu d’Emma quand elle est morte. C’était atroce. Et ses yeux qui sont devenus tout rouges… Vous pourrez, vous ? Je sais que ça ne tient pas debout, mais Emma est morte asphyxiée dans une pièce saine et ventilée par ailleurs, Pierre est mort noyé sans avoir avalé d’eau. Alors j’ai beau chercher, cette explication absurde est la seule que j’ai.

— Et quand bien même, tu expliques comment les autres noyades, les personnes brûlées vives ou écrasées ?

— Je ne sais pas.

Après cet aveu d’ignorance, ils quittent le magasin à la recherche d’autres réponses.

En dehors d’Edith, personne n’est convaincu. Tous les trois restent néanmoins ensemble en attendant de trouver une piste, une vraie, qui satisfasse tout le monde.

Tandis qu’ils marchent sans but, alternant réflexions silencieuses et discussions, une femme qui marchait sur le même trottoir, mais en sens inverse, venant de jeter quelque chose sur la chaussée s’effondre. Les trois amis se précipitent : il est déjà trop tard. La femme, une quarantaine d’années, paraît avoir été écrasée. Qu’un poids immense lui soit tombé dessus, brisant tous ses os, broyant toutes ses chairs, tous ses organes, le résultat aurait été le même. À sa vue, Seb, qui pensait avoir un estomac plus solide que ça en vomit.

Quelques minutes plus tard, alors que deux ambulanciers s’apprêtent à mettre le corps dans un sac mortuaire, que des policiers interrogent les trois jeunes gens, Vincent les rejoint. Edith essaie quant à elle de parler de sa théorie, aussi bien au personnel médical qu’à la police, mais ne trouve aucune oreille attentive en raison de l’étrangeté de ladite théorie. « Pourtant, dit-elle, elle n’est pas plus étrange que ces morts. »

Tous anesthésiés par ces chocs successifs, plus aucune larme ne sort et ils reprennent leurs pas quand les policiers les laissent partir.

— Tout ça n’est pas réel, déclare Lolie au milieu de ses pensées.

— Quoi ?

— Un cauchemar, c’est juste un cauchemar, je vais me réveiller, Emma ira bien, Pierre et cette dame aussi. Rien de tout cela ne sera arrivé. Ce n’est qu’un cauchemar. Il n’y a que dans les cauchemars que ce genre de chose peut arriver. C’est la seule explication plausible.

— Je crois que c’est réel, Lolie.

— Non, tais-toi. Tu n’es pas réel. Rien de tout ça ne l’es. Il suffit d’attendre que je me réveille et je pourrai me lever et reprendre ma vie.

— Et on est dans le cauchemar de qui si ce n’est pas réel ?

Le silence revient.

Quelques instants plus tard, Edith demande à Seb et Lolie s’ils ont vu ce que la femme avait jeté juste avant de mourir, mais aucun ne sait.

Pour Edith, toujours à sa théorie, quelque chose a dû écraser un cheveu ou un petit bout de cette femme. Mais quoi ? Elle dirige ses yeux vers Vincent pendant qu’elle réfléchit à haute voix, comme si elle s’adressait à lui.

— Ne me regarde pas comme ça, je n’étais même pas là.

— Je sais. Je réfléchissais tout haut.

— Je n’ai rien vu de cette femme. Tout juste sa main rongée qui pendait de la civière avant que l’ambulancier ne la rentre dans le sac pour le fermer.

— Sa main rongée ? Comment ça ?

— Elle se rongeait les ongles. Pas beau à voir. Ma sœur le fait aussi. Je comprends pas ce qu’ont les femmes qui…

— C’est ça !

— Quoi ? demande Seb.

— C’est ça qu’elle a jeté dans la rue. Elle venait de se ronger un bout d’ongle et elle l’a ensuite jeté dans la rue. Une voiture est passée juste à ce moment-là ! Elle aura écrasé l’ongle et donc sa propriétaire.

— C’est absurde.

— Ça colle avec le reste. Avec les cheveux asphyxiés ou noyés.

— Non, correction, c’est aussi absurde que le reste. Ce n’est pas pareil.

— Mais non ! Tout correspond, je te dis.

Vincent demande une explication et pendant que Seb résume pour lui la théorie d’Edith, Lolie commence à la trouver moins folle.

— Et alors quoi ? On ne devrait plus jamais se couper ni les cheveux ni les ongles sous peine de mourir je ne sais comment dans les heures qui viennent ? demande Vincent.

— C’est ça ou c’est un cauchemar.

— Et les autres noyés ? Et les personnes brûlées vives ?

— Moi, quand j’étais enfant, chez mes grands-parents, on jetait plein de choses à la cheminée, y compris des boules de cheveux retirées des brosses et Pierre n’était pas le seul à perdre ses cheveux dans la douche.

Pour calmer les esprits et trouver d’autres pistes, Seb met la radio sur son téléphone. Depuis la veille, les infos tournent en boucle sur toutes les stations et sur toutes les chaînes de tous les médias. Le nombre de morts ne cesse de croître, les frigos des restaurants ont été réquisitionnés pour stocker les corps. Une station parle de la seule victime recensée en hôpital. Entrée pour une amputation de la jambe suite à un cancer, décédée brûlée vive de combustion spontanée deux jours plus tard.

— Et que deviennent les déchets hospitaliers du genre membres coupés ?

— Ils sont incinérés, je crois.

Les infos Internet ne leur apprennent rien de plus et ils finissent par décider de rentrer chez eux, éreintés chacun et se promettant de se tenir au courant de toute nouveauté.

Pendant encore deux jours durant lesquels aussi bien Seb, Vincent, Lolie et Edith ont pris grand soin de ne perdre ou écraser ni cheveu, ni ongle, ni quoi que ce soit qui vienne d’eux – on ne sait jamais – les morts étranges continuent à se multiplier.

Lolie téléphone alors à Edith.

— Tout va bien pour toi ?

— Rien de nouveau. Et pour toi ?

— Aussi. Je viens de téléphoner à Vincent. Il va bien aussi.

— Moi, j’ai eu Seb en début d’après-midi. Rien à signaler de son côté.

— Donc, c’est ça ? Quand on perd un bout de soi, il nous arrive la même chose qu’à lui.

— C’est ça ou c’est un cauchemar.

Leur discussion se poursuit encore un petit moment, puis elles raccrochent.

Le lendemain à midi, tous les médias annoncent que la vague de mystérieux décès est terminée. Plus aucun cas suspect n’est à déplorer depuis 6 heures du matin.

Les quatre amis se retrouvent pour le déjeuner.

— Vous avez entendu la nouvelle ? Il paraît que c’est fini.

— Il paraît.

— Vous vous êtes réveillé de votre cauchemar, vous ?

— Non.

 

Bouton pour découvrir mes livres

 

Le secret

Genre : Nouvelle historique

Copyright Marjolaine Pauchet

Boîte à secrets

Le secret

— C’était quand j’étais tout petiot. C’est là que ça a commencé. Sans vraiment que je m’en rende compte. S’ils avaient su, que je m’en sois rendu compte ou pas n’aurait de toute façon rien changé. J’avais… peut-être huit, neuf ans. Peut-être plus, peut-être moins.

— Comment ça ?

— Pour vous, c’est facile de savoir. Quelqu’un marque toujours quelque part quand et où vous êtes né. Pour nous, ce n’est pas pareil. Nous, on naît comme on meurt, sans laisser de trace. Je ne sais ni où ni quand sont morts mes parents. Et s’ils n’avaient pas l’âge d’être morts, je ne saurais même pas qu’ils le sont. De mes trois frères et de mes deux sœurs, il ne me reste qu’une sœur. Paul, mon frère aîné, a été tué par son maître. Enfin… par son maître, il a lâché ses chiens sur lui au prétexte qu’il voulait s’enfuir. Je n’y crois pas.

— Pourquoi ? Quel autre motif aurait eu son maître pour…

— Je ne prétends pas connaître le motif et Paul rêvait de liberté comme nous tous. Mais il y a un monde entre rêver de liberté et concevoir un plan d’évasion. Ce n’était pas son genre.

— Je vois.

— Ferdinand, lui, s’est enfui pour de bon. Il s’est confectionné un petit esquif, comme il a pu. Et à la faveur d’une nuit sans lune, il a pris le large. Trois jours plus tard, la marée a rejeté ce qu’il restait de l’embarcation sur le sable : elle portait des marques de morsures de requin. Qu’importe au fond.

— Qu’importe ? Êtes-vous sérieux ? Que sont devenus votre autre frère et votre sœur ?

— Marthe est morte en couche avec le petit. Elle devait avoir dans les vingt, vingt-deux ans, peut-être. Elle n’a jamais voulu dire qui était le père. Sans doute le maître. Alors ce doit être mieux comme ça. Furcy, lui, est mort de maladie. Je ne peux pas vous dire laquelle. On n’appelait pas le médecin pour l’un de nous. Enfin…

— Et votre dernière sœur, celle qui est encore en vie ?

— Oh, elle ? Elle va bien. Elle a quelques bouts de rhumatismes. Mais elle est solide comme un roc. Si demain est pareil à aujourd’hui, alors il fera beau et la mer sera calme.

— Vous aimez bien cette phrase, je crois. Ce n’est pas la première fois que je vous l’entends dire.

— C’est qu’elle résume bien la chose.

— Et si nous en revenions à votre enfance ?

— Si vous voulez. Ce n’est pas l’âge que j’avais à l’époque qui compte. Ce qui compte, c’est que j’ai passé quelques heures à nettoyer la cour de l’école. Les enfants de l’île, je veux dire les enfants des maîtres y étaient à cette heure-là. Et pendant que je faisais mon travail en silence, j’entendais les petits ânonner : A – B – C ; et leur instituteur qui ânonnait aussi, pour faire le A majuscule, on dessine une pointe qui va vers le ciel, puis… C’est comme ça que j’ai appris mes premières lettres. Et puis le maître m’a envoyé travailler ailleurs. Je crois que c’était à ce moment-là que je me suis rendu compte que j’avais entendu et retenu. A – B – C – D – E – F – G. Les élèves en étaient à G lorsque j’ai dû partir aider le forgeron. C’était dur, un travail d’homme. Je me sentais en danger partout où je mettais les pieds. Le forgeron me battait pour un oui ou pour un non. Mais le maître avait malencontreusement tué son meilleur chien de chasse…

— Vous étiez la contrepartie pour rembourser le chien ?

— C’est ça. A – B – C – D – E – F – G. Je voyais ces lettres comme un trésor secret. Un immense, un implacable secret dont je devenais le détenteur. Pour la première fois de ma vie, je possédais quelque chose. Même mes vêtements ne m’appartenaient pas. Mais ça, ça… Pour moi, lorsque je réalisais que je possédais ce savoir, ces quelques lettres, je ne l’aurais pas échangé contre tout l’or du monde. Je n’ai pas osé en parler à qui que ce soit. Pas même à ma mère. Elle m’aurait sans doute frappé pour me forcer à oublier, pour avoir osé prendre le risque de mécontenter le maître. S’il avait su, qui sait ce qu’il aurait fait. Mais il n’a jamais su.

— Et qu’avez-vous fait ?

— Rien. J’ai continué à obéir et à servir. J’ai grandi avec mon secret. Vers l’âge de seize ans, je ne connaissais toujours que A – B – C – D – E – F – G. Je n’avais pas la moindre idée de combien il y avait de lettres dans l’alphabet. Je savais qu’il y en avait d’autres, mais j’ignorais tout d’elles. Je me sentais un peu moins ignorant grâce à mes sept trésors et quand un ouragan s’abattait sur l’île, que nous nous terrions dans les caves, tandis que les autres priaient Dieu pour qu’au dehors, quelque chose reste de nos maisons et de notre monde et pour que nous survivions à la colère des éléments, moi, plutôt que de prier, j’ânonnais dans ma tête, A – B – C… Encore et encore. Oh, vous pouvez sourire, ça vaut bien de répéter les Je vous salue Marie. Et puis, d’autres qui ont convenablement récité leurs prières et bien plus que moi ont déjà rejoint l’autre monde alors que je suis encore là.

— Vous ne deviez pas avoir si tort que ça alors.

— C’est aussi ce que je pense.

— Que s’est-il passé après ?

— Vous êtes bien pressé. Quand j’avais quinze ou seize ans donc, après qu’un de ces ouragans ait dévasté l’île, j’ai découvert un livre dehors dans les décombres. Il était en piteux état. À moitié trempé, des pages arrachées…

— Qu’en avez-vous fait ? L’avez-vous jeté ?

— Jeté ? Certainement pas ! La logique, oui, aurait voulu soit que je le jette, soit que je le donne au maître qui en aurait fait ce qu’il aurait voulu. Mais il n’y avait personne à côté de moi à ce moment-là et je sentis à nouveau cette émotion prendre possession de chaque fibre de mon être, celle d’avoir découvert un trésor qui valait plus que ma propre vie et je me sentais prêt à la donner pour ce trésor, n’en déplaise à ma mère. Non. Je cherchais du regard un endroit où cacher l’ouvrage. Il n’y en avait aucun de sûr et je résolus de le glisser entre deux feuilles de palmier que le vent avait jetées là et de venir le rechercher à la nuit tombée.

— C’est ce que vous fîtes ?

— C’est ce que je fis. Le ramener dans notre case fut périlleux, car je ne voulais réveiller personne. J’y parvins cependant et l’enterrais dans un coffret en bois à peine assez grand. Quelques jours plus tard, Furcy eut les premiers symptômes.

— Et vous n’avez vraiment aucune idée de ce qui l’a emporté ?

— Quoi que ce soit, il est mort en cinq jours. Cette saison fut terrible. Quelques semaines plus tard, il y eut un nouvel ouragan, encore plus violent. Cette fois, le vent a dû souffler trop fort pour que le Ciel entende les prières, car lorsque tout fut fini, plus rien n’était debout. Ni nos cases, ni la maison du maître, ni les granges, ni les arbres. Plus rien. Et comme le maître avait besoin d’argent pour tout reconstruire, il se mit à lister ce qu’il possédait encore et qui avait de la valeur. J’étais fort, j’étais robuste et dur à la tâche. Les heures passées chez le forgeron m’avaient endurci. Je fus vendu avec le reste. Marthe, Paul et Ferdinand aussi. Ainsi, en une saison, nos parents perdirent cinq de leurs six enfants. Ne leur resta qu’Aimée.

— Ils s’en sont remis ?

— Se remet-on de ces choses-là ?

— Et votre livre ?

— Je n’eus pas le temps de le prendre et je croyais l’avoir perdu pour toujours. Le marchand nous fit changer d’île et sur le bateau, je vis dans les yeux de Ferdinand une étincelle que je n’y avais encore jamais vue. Je crois que c’est là qu’il eut l’idée de son esquif. Il mit six ans à la concrétiser. Tous les quatre avons été vendus à des maîtres différents, mais voisins de sorte que nous sommes toujours restés en contact et que je connaissais les intentions de Ferdinand.

— L’avez-vous aidé ? Avez-vous tenté de le dissuader ?

— Ni l’un ni l’autre. Il s’accrochait à un rêve que je croyais hors de portée. J’étais persuadé de son échec, mais qui étais-je pour juger pareil rêve ? Lorsqu’on n’a rien, que possède-t-on sinon ses rêves ? Aurais-je dû, pour être bon frère, lui arracher la seule chose qu’il n’ait jamais possédée ?

— Vous possédiez plus avec votre début d’alphabet ?

— Je n’ai pas dit ça. Lui voyait la liberté s’étendre sur la mer comme on déroule un parchemin sur une table, moi je la voyais dans mon A – B – C – D – E – F – G. L’un de nous avait-il tort, l’un de nous avait-il raison ? Mon rêve ne valait pas plus que le sien et craignant pour sa vie, je ne m’autorisais pas de lui dire comment la mener. Le maître s’en chargeait assez.

— Qu’ont dit Paul et… Marthe ?

— Pas plus que moi.

— Et Marthe, combien de temps après avoir été vendue est-elle morte ?

— Dix mois.

— …

— Il y a de ces choses qui devaient être comme ça. Et mourir en couche, du maître ou d’un autre, j’aime autant que nos parents n’aient rien su et qu’elle ait continué à vivre pour eux.

— Et vous n’avez aucune colère ?

— J’ai passé l’âge des colères. Un jour, le maître me fit venir dans sa maison. C’était la première fois que j’y entrais. Tout était si grand et si beau que je me serais cru dans la demeure d’un roi. Il voulait que je construise une bibliothèque. Lorsque j’entrai dans la pièce, je découvris plus de livres qu’il n’y avait d’insectes dans toute l’île. J’en eus le tournis. C’étaient les insectes, justement, qui l’inquiétaient. Il avait repéré des galeries de termites dans le bois et pour protéger les ouvrages, il était résolu à jeter tout le meuble. Trois domestiques s’activaient à enlever un à un les précieux volumes, à s’assurer qu’ils n’étaient pas atteints par le mal, avant de les mettre dans des caisses en attendant. Je n’avais pas le droit d’y toucher avec mes sales mains. Le maître tenait beaucoup à son ancienne bibliothèque et il ne la jetait qu’à contrecœur. Il voulait quelque chose qui lui ressembla autant que possible. Dans les dimensions, dans le style, dans l’âme. Ce meuble avait une âme, nous non. Je devais en retenir chaque contour, chaque angle, chaque élément, chaque mesure pour être capable de les reproduire. Bien sûr, il était hors de question de garder l’ancienne bibliothèque pour avoir le modèle sous les yeux : on ne pouvait pas prendre le risque que les termites contaminent la nouvelle. Tout a été brûlé, j’ai dû travailler de mémoire. Cela me prit plusieurs mois tant la sculpture du bois était fine et le meuble grand. Je fus néanmoins content du résultat. Quand je le montrai au maître en revanche, il en fut à peine satisfait et tandis que je repartais dans ma case et qu’on ramenait les caisses pour replacer les livres, j’en vis une entrouverte qui était posée dans le couloir. Elle était grande. Elle m’arrivait à la taille. Je jetais un coup d’œil à l’intérieur. Les livres s’y comptaient par dizaines. Peut-être plus de cent dans cette seule caisse. Mon cœur se serra. On s’activait dans les pièces à côté et un domestique passa dans le couloir. Le souffle coupé par ces ouvrages, je ne sus qu’arrêter mes pas. Le domestique était déjà loin. Je ne sais ce qui me prit, je m’emparai d’un livre, le cachai sous ma tunique et sortis de la demeure inquiet déjà de mon forfait. Je voulais le ramener avant que quelqu’un ne me vît, mais mes pieds se refusaient à faire demi-tour. Je croisais alors la fille du maître et je me sentis terrifié comme si je venais de la toucher. Je n’étais rien et le rien que j’étais venait de voler. Si j’étais pris, le châtiment serait à l’inverse de mon insignifiance. Cette perspective me donna le courage de paraître innocent et j’achevais de croiser Mademoiselle et de quitter la demeure avec naturel.

— Avez-vous eu des ennuis par la suite ?

— Si je suis devant vous aujourd’hui, c’est que personne n’a jamais rien soupçonné. J’avais ma propre case et cacher le livre fut plus facile.

— Vous l’avez étudié sous toutes les coutures le soir venu, j’imagine.

— Au prix des bougies, vous pensez bien que nous n’en avions pas. Elles étaient réservées à la demeure du maître. Et ce premier soir, j’étais encore trop bouleversé par mon forfait pour oser prendre le livre. J’imaginais à chaque instant le maître furieux arriver pour me faire passer le goût du vol. Il me fallut un mois pour trouver à la fois l’occasion et le courage de tirer le livre de sa cachette par une belle pleine lune qui éclairait le monde d’une lumière sombre et bleuté qui donnait un quelque chose de surnaturel à l’instant. J’ignorais tout de l’ouvrage que j’avais pris, mais lorsque je l’ouvris, une marée de lettres éclaboussa mon âme jusqu’à une profondeur que je ne soupçonnais pas. Ce premier instant passé, je laissais avec bonheur mes doigts glisser sur l’onde blanche et noire qui m’envahissait. Peu à peu, je tâchais d’y distinguer mes sept trésors, A – B – C – D – E – F – G. Cela me fut difficile. Je me trouvais nez à nez avec mon ignorance et la folie de Ferdinand me parut d’un coup moins grande que la mienne.

— C’est grâce à ce livre que vous avez appris à lire ?

— Comme vous allez vite !… Il me fallut deux ans pour cela. Pour tout dire, à dix-huit ou vingt ans, j’étais de plus en plus intrigué par Philippa, mon cœur se laissait saisir sans résistance par ses charmes et son sourire qui était tel un croissant de lune qui enchante la nuit. Aussi, lorsque je dis que je savais lire, disons plutôt que je savais déchiffrer certains mots simples. Mais je ne devais pas tout à fait mes progrès en la matière à mon huitième trésor. Il fut mon objet d’étude, c’est certain. Le plus jeune fils du maître qui avait l’âge d’ânonner ses lettres et ses premiers mots n’allait pas à l’école, mais avait un précepteur. Pour le maître, c’était une façon de montrer sa richesse. J’avais remarqué depuis longtemps quels jours et à quelles heures, le petit Gabriel était instruit et je tentais autant que possible de trouver raison pour avoir des choses à faire devant les fenêtres de la salle d’étude à ces moments-là. Par chance, celle-ci était au rez-de-chaussée, ce qui facilita mon apprentissage. Enfant, j’avais appris sans le vouloir, jeune homme, apprendre et conquérir Philippa étaient mes seules volontés. Je devais cependant me montrer discret, car si le cœur a parfois le droit de se dévoiler, d’autres desseins doivent rester secrets.

— En fait, vous avez appris à lire presque de la même façon que vos maîtres.

— Presque… Et comme j’apprenais à lire, je gagnais aussi Philippa. Je mis des années à lui avouer mon secret. Nous eûmes trois fils. Notre seule fille mourut quelques jours après sa naissance.

— C’est donc ainsi que vous avez appris à lire.

— Oui.

— Quelle histoire ! Avez-vous appris à lire à vos fils par la suite ?

— Quand ils furent en âge de garder un secret, je les instruisis du mien.

— Et Philippa ?

— Elle n’a jamais voulu. C’était un trésor qu’elle ne voulait pas posséder. Le seul qui l’intéressait était la liberté.

— Et le premier livre ? Celui que vous avez trouvé après l’ouragan ? Tout à l’heure, vous avez laissé entendre que…

— … que je l’avais retrouvé ? C’est le cas. J’avais voulu appelé mon fils aîné Toussaint, en mémoire du célèbre général. Hélas, le maître ne m’a pas laissé faire. Cependant, nous lui avons souvent raconté cette histoire et c’est sous ce nom qu’au printemps 1848, il s’engagea dans la révolte avec ses frères. Ils voulurent m’enrôler, mais j’avais trop peur pour leur mère ; mon devoir était de la protéger, non plus de me battre pour une liberté que nous désirions néanmoins tous avec une ardeur qui n’avait rien perdue et je laissais ce combat à la jeune génération. Il ne dura pas, mais me prit deux de mes fils, dont Toussaint. Le 27 mai, sous la proclamation d’un gouverneur acculé, je pus me dire homme libre. Pour la première fois de ma vie, je n’étais plus un nègre, mais un homme. Et j’étais libre. Une joie douloureuse m’envahit dans un premier temps.

— Douloureuse ?

— Toussaint et Dominique étaient morts. Les enfants n’ont pas à mourir pour que leurs parents soient libres. C’était à moi à mourir pour mes fils et non l’inverse et je me reprochais et me reproche toujours cette décision de ne pas les avoir renvoyés vivre pour mourir à leur place. Leur mère avait plus besoin d’eux que de moi. La douleur grandit quand je songeais à Ferdinand mort dévoré sur son esquif à voguer après ce rêve que je venais d’attraper pour lui, à Paul, officiellement mort en courant lui aussi après ce rêve, à Marthe, qui sans doute s’était bien débattue lorsque son maître l’avait engrossée. Cette douleur-là n’était rien face à celle que Philippa, notre dernier fils Joseph et moi-même éprouvâmes quand, quelques semaines plus tard, nous apprîmes que quelques jours avant l’insurrection qui avait coûté la vie à Toussaint et Dominique, le sous-secrétaire d’État à la Marine Victor Schoelcher avait aboli l’esclavage dans toutes les colonies françaises.

— Le 27 avril.

— C’est ça. Ainsi, mes deux fils à qui j’avais appris ma liberté, celle qui se lit, sont morts pour gagner la vraie, celle qui se vit, ignorant qu’ils l’avaient déjà. Le 1er janvier 1849, alors que Philippa ne s’en remettait pas, Aimée se présenta devant notre case. Je ne l’avais pas revue depuis l’adolescence et ces années perdues furent longues à rattraper. La femme de Joseph était grosse et sa tante, en cadeau au petit à naître, lui tendit un ouvrage que je ne reconnus pas tout d’abord. C’était un de ses rares biens, son trésor à elle. Elle raconta comment elle avait trouvé un coffret un jour, après un énième ouragan, la petite boîte sortait à moitié du sol et elle avait butté dessus. C’est quand elle décrivit la scène que ma mémoire s’éveilla. Je saisis alors le vieux livre. Elle ignorait encore que je savais lire. Lorsque je l’eus entre les mains pour la première fois, ce n’était pas encore le cas et je découvrais avec un plaisir non fin ce qu’il contenait. Sur la couverture, on pouvait encore déchiffrer le titre : Candide. Ma chère sœur ne fut pas peu surprise de découvrir ce secret qui désormais n’avait plus à en être un car tout homme libre a le droit de lire. J’ouvrais le livre au hasard et commençais à lire à voix haute. C’était le chapitre 19, celui qui traite de l’esclavage.

— Curieux hasard.

— En effet.

— Et après ?

— Après l’abolition, j’appris à écrire. Cela me permettait de tenir debout malgré la culpabilité qui me rongeait. Philippa mourut en 1850. Aimée était repartie sur son île. Je me retrouvais seul chez moi pour la première fois depuis des décennies. La journée de travail achevée, je n’avais plus ni à apprendre à lire, ni à être mari, ni à être père. C’est ainsi que je passais pour la première fois les portes de la bibliothèque municipale. Je dévorais les livres et apprenais du même coup les règles d’orthographe qui me manquaient. Je devins secrétaire. J’achetais du papier et commençais à écrire des histoires. Lorsqu’elle eut six ans, j’offrais à ma petite-fille Paula un abécédaire dont elle sut tout de suite la valeur. Depuis toujours, ses parents et moi lui répétions le trésor qui avait été le mien enfant et elle se sentit à son tour détentrice d’un séculaire secret. Adulte, elle est devenue institutrice. Ce n’était pas courant. Après avoir été nommée, elle vint me voir, fière, pour m’annoncer la nouvelle. « Tu sais, grand-père, c’est grâce à toi. » m’a-t-elle dit. Parce qu’un jour, tout petiot, j’ai balayé la cour d’une école en laissant traîner mes oreilles.

 

Bouton pour découvrir mes livres